040529

Les trois sphères du féminisme

par François Brooks

  1. Politique

  2. Personnel

  3. Familial

* * *

1. Féminisme politique

Le féminisme politique fut fondé par Olympe de Gouges dans la foulée de la Révolution Française. Écrivaine et dramaturge connue, elle avait vu tout de suite que la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » laissait les femmes en plan tout comme la démocratie grecque de l'antiquité voyait ses prétentions entachées par la pratique de l'esclavage. En 1791, De Gouges a donc produit la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Cette déclaration est le fondement du féminisme politique. L'originalité de cette charte ne tient pas tant à son contenu, puisqu'elle reprend la transcription de celle de « l'homme » en la féminisant, mais au fait qu'elle annonce la naissance d'une nouvelle catégorie politique, celle de la moitié du genre humain : « la femme ». Les hommes avaient détrôné le roi pour instaurer de plein droit une démocratie qui, désormais, tiendrait compte de chaque citoyen par le biais du suffrage universel et de la représentation politique proportionnelle. Olympe de Gouges faisait remarquer que les femmes, en appuyant ce geste, n'en avaient pas moins l'intention d'en retirer les mêmes bénéfices.

On s'en débarrassa rapidement en 1793 en la guillotinant. Mais, ce faisant, on lui a donné pleinement raison dans son article dix (X) où elle déclare que : si « la femme a le droit de monter sur l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ». Les cent cinquante ans qui suivirent furent un lent et laborieux combat visant la reconnaissance des droits de la femme dans le milieu politique. Du droit à l'instruction publique, on passe au droit de la femme mariée à gérer ses biens, pour bientôt obtenir le droit de vote, et finalement, en 1947, le droit de monter à la tribune avec Germaine Poinso-Chapuis, première femme nommée ministre en France, et en 1961, Claire Kirkland-Casgrain, pour le Québec.

2. Féminisme personnel

Le deuxième sphère du féminisme commence avec Simone de Beauvoir qui, fort de l'existentialisme sartrien, revendique la pleine autonomie personnelle de la femme, non seulement au niveau des droits politiques mais au niveau individuel. « On ne naît pas femme, on le devient » dit-elle. Il s'agit maintenant pour les femmes de congédier toute « ingérence » dans leur vie privée et de s'approprier la liberté de devenir ce qu'elles veulent, autant du point de vue professionnel que personnel : choisir son époux et pouvoir s'en émanciper en prenant des amants sans contraintes morales ; enfanter ou refuser d'enfanter ; choisir librement le moment d'enfanter ; accéder librement à n'importe quelle carrière choisie sans aucune contrainte. En un mot, le projet de Simone de Beauvoir consiste à redonner à la femme le droit de disposer de son propre corps et de choisir sa destinée en toute liberté.

Bien sûr, de nombreux détracteurs ont voulu invalider cette thèse surtout en s'appuyant sur les récentes découvertes génétiques XY qui démontrent « scientifiquement » les bases biologiques de la spécificité male et femelle mais ces démonstrations n'invalident en rien le fait que les comportements sociaux de la femme adulte sont fortement influencés par l'éducation et les valeurs inculquées. Simone de Beauvoir revendique pour la femme l'affranchissement des valeurs sociales traditionnelles au profit du libre choix de ce que celle-ci veut devenir.

Ainsi naît en 1949, avec la parution de son livre « Le deuxième sexe », un féminisme nouveau qui sort des limites de ses revendications politiques pour réclamer son droit à l'autonomie. La nature de ce deuxième féminisme est existentielle, individualiste. Les cinquante années qui suivirent vont contribuer à son achèvement. La mise en marché de la pilule anticonceptionnelle, l'avortement sur demande, l'instruction unisexe dispensée dans les écoles mixtes et l'accession de la femme à tout type de travail sans discrimination eu égard à son sexe feront de celle-ci un être humain pleinement autonome, libéré de quelque rôle social prédéterminé que ce soit. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, on pourrait dire qu'après elle, les femmes n'auront plus appris à devenir femme, et je serais tenté d'ajouter : elles seront devenues des hommes comme tout le monde.

3. Féminisme familial

La troisième sphère où s'insinue le féminisme est la famille. C'est la sphère douloureuse du féminisme-masculisme. La redéfinition du rôle de la femme par refus de tout modèle contraignant a chambardé les valeurs et coutumes familiales traditionnelles à tel point que chacun reconnaît aujourd'hui que la famille est en crise. Retour du balancier, ce sont maintenant les hommes qui commencent à revendiquer la parité sur certains droits que la femme s'est octroyée depuis l'avènement du deuxième féminisme. Quand l'homme est impliqué, il veut maintenant avoir son mot à dire. La femme ne saurait faire cavalier seul quand il s'agit des droits d'un homme à choisir de devenir père ou non. La cause récente de M. Gary Bourgeois [1] nous montre clairement où le féminisme de Simone de Beauvoir fait naître la « cause des hommes ». L'acquisition de la libre disposition de son corps donne-t-elle à la femme le droit d'imposer à un homme responsable la paternité sans son consentement? L'homme peut-il être écarté des projets d'une femme si ceux-ci concernent sa progéniture, de la même manière qu'autrefois, celle-ci se voyait imposer d'enfanter sans son consentement?

Quand il s'agit de liberté politique ou de liberté individuelle, le féminisme a le champ libre. Simone de Beauvoir ne vivait pas avec son conjoint et avait choisi de ne pas fonder de famille. Olympe de Gouges est tombée veuve rapidement et a choisi de ne pas se remarier pour pouvoir se donner entièrement à sa carrière.

Le féminisme n'est pas achevé. Il doit maintenant rentrer dans sa phase la plus délicate. Celle du partage du pouvoir en vue de fonder une famille. Ce féminisme-masculisme aura à définir les règles auxquelles un homme et une femme accepteront de se soumettre pour fonder famille. Quand il s'agit de droits politiques ou de droits individuels, on se réfère à une charte et on tranche chaque cas en fonction des règles établies pour tous. Quand il s'agit d'un projet familial, dans une société individualiste, tout est à négocier. Et les confrontations sont d'autant plus à craindre que la lune de miel fera place aux dures réalités de la vie commune. Les conditions d'accès à une progéniture sont désormais complètement différentes. Devenir parents n'est plus chose facile.

Doit-on considérer la famille comme une institution sociale ou un projet personnel? Dans le premier cas, c'est la société qui impose un cadre auquel les conjoints doivent se conformer. Le féminisme a fait voler en éclat cette conception familiale. Dans le deuxième cas, tout est à négocier par chacun des conjoints, et rien ne peut être obtenu que par consensus des partis, celui-ci étant d'autant plus difficile à obtenir qu'à mesure que les enfants grandissent, ils exigent une légitime reconnaissance de leurs revendications personnelles. Comment des parents, qui ont tout fait pour s'affranchir d'une autorité traditionnelle, peuvent-ils convaincre leurs enfants de se plier à la leur? Sur quoi peuvent-ils fonder leur autorité puisque chaque nouvelle génération, coupée des enseignements ancestraux, a désormais pour but de réinventer le monde?

Ce troisième féminisme aura-t-il l'inventivité de trouver des solutions viables pour relancer l'attrait du rôle de père et de mère ou mène-t-il à l'impasse? En redéfinissant le rôle de la mère, les féministes ont imposé une vision de la famille qui oblige l'homme, s'il veut participer à cette entreprise, à redéfinir son rôle de père. Comme à la veille d'une révolution, toutes les idées sont admises. Chacun a son opinion sur le « vrai rôle du père » et celle-ci est d'autant plus variable qu'elle ressemble le plus souvent à une « réparation » des frustrations que chacun a vécues face au sien. Comme ce n'est pas le propre de l'individualisme de favoriser le consensus, j'ai fort à parier que le rôle traditionnel du père pourrait reprendre du service. J'ai même senti récemment que bien des femmes aimeraient retrouver chez les hommes leurs qualités traditionnelles de force, d'ingéniosité, de vision, de gros bon sens et de protection.

[1] M. Gary Bourgeois est un homme de 46 ans qui courtisait une femme qui avait déjà trois enfants. Elle est tombée enceinte à son insu. Il lui a alors demandé d'accepter l'avortement puisqu'il ne voulait pas être père de cet enfant. Comme elle refusait obstinément, il lui a introduit, à son insu, un comprimé de Misoprostol dans le vagin, au cours d'une relation sexuelle. Ce comprimé est reconnu par les gynécologues pour provoquer l'avortement. Dans les heures suivantes, cette femme fut prises de contractions et avorta. Elle lui intenta un procès qu'elle gagna en première instance.

Philo5...
                    ... à quelle source choisissez-vous d'alimenter votre esprit?