040319

Requiem pour membre encombrant[1]

par François Brooks

[2] On m'a fait savoir que j'étais de trop. Pourtant, je ne demande qu'à travailler. Je transporte mon « propriétaire » là où il veut mais il ne veut plus de mes services. Allez savoir pourquoi... D'ailleurs, lui-même n'en sait rien. Dommage qu'il n'existe pas de Syndicat de la jambe gauche ; j'organiserais une marche de revendication. Je ferais des représentations pour ne pas mourir, pour ne pas être coupé ou, tout au moins, pour être transplanté chez un « propriétaire » prêt à m'accueillir avec joie. Mais il faudra que je me résigne, c'est le cerveau qui est le « boss » paraît-il.

 

J'ai pourtant tout fait pour passer inaperçue. Je ne fais jamais souffrir mon « maître », mes articulations sont souples, obéissantes, élégantes. Hé non! Mon maître préfère claudiquer. Il dit qu'il se sentira plus complet sans moi, que je porte atteinte à sa « réalisation » comme s'il sera plus réel sans moi...

 

Pourquoi moi? Pourquoi pas ma jumelle, sa jambe gauche, ou un de ses bras... ou... son trou de cul, il pue lui, pas moi.

 

Je n'ai qu'une seule consolation. Lorsque je serai morte, je le ferai souffrir. Moi, il peut m'enlever mais il ne pourra pas enlever la partie de moi qu'il a dans son cerveau. Celle-ci restera bien vivante.

 

Y'a pas à dire, pourtant, même les lois du pays empêchent un criminel d'être condamné à mort. Moi, je n'ai rien fait de mal et aucune loi ne viendra à ma rescousse. Pire, c'est la loi qui lui permet de me tuer. Une loi qui désigne sa volonté personnelle maîtresse de chacune des cellules de son corps. Mais nous, les cellules, nous ne demandons qu'à vivre. Que fait la loi de cette vie que nous sommes?

 

À quand la Charte des droits et libertés des membres du corps?! Si au moins mon sacrifice devait servir à quelque noble cause : une guerre pour la liberté, un accident de travail, ou par amour... Mais non, pour rien. Je vais mourir POUR RIEN! Je vais mourir parce que mon « propriétaire » n'a rien de plus important à faire que de penser à moi, penser contre moi.

 

Si j'avais pu, je me serais atrophiée, « empoliotée », bloquée depuis mon plus jeune âge. Y'a mille dollars à parier qu'il aurait tout fait pour moi. Il m'aurait fait reposer, il m'aurait massée, il m'aurait épargné les corvées les plus difficiles et recherché les traitements les plus efficaces. Il m'aurait suppliée de mieux le transporter. Bref, j'aurais été sa reine chouchoutée.

 

Je n'ai fait que transporter vaillamment mon « propriétaire », et pour ça, il veut que je disparaisse. Je voudrais bien pouvoir faire autre chose pour lui, mais quoi? C'est injuste! Il n'a aucune reconnaissance pour moi.

 

En plus, il va attirer sur lui la pitié du regard de l'honnête passant alors que c'est de moi que l'on devrait avoir pitié. Lui n'est qu'une brute qui cherche à « réaliser » son insensibilité. Moi, tout ce que je voudrais c'est continuer à vivre et à le servir. Je l'aime, moi.

 

Je me demande qui de lui ou du chirurgien qui va me détacher de son corps, devrait être envoyé en enfer le premier? Je n'arrive pas à croire qu'il va le payer cinq milles dollars pour faire ça, et le double encore pour les horribles prothèses qui vont me remplacer. Quelle humiliation! Il préfère des béquilles de métal mort à moi, une jambe vivante, gratuite, élégante, sensible, serviable et sensuelle. Je n'exige pourtant qu'un pantalon et un soulier, et encore, je pourrais bien m'en passer.

 

 

S'il pouvait seulement se briser la jambe droite en tombant dans l'escalier, il verrait bien que je suis nécessaire. Qui sait, il serait peut-être assez bête pour la faire couper elle aussi. Et même sans cela, elle y passera peut-être elle aussi. Lorsque j'aurai cessé de le préoccuper qui peut dire s'il ne développera pas une fixation contre elle? Peut-être continuera-t-il cette « sculpture » avec ses autres membres et ainsi, remplacera-t-il graduellement sa vie par du métal caoutchouté. Peut-être ne veut-il plus rien ressentir. Ce sera ensuite, le bras gauche, le droit, les oreilles, le nez, un rein, un poumon et que sais-je encore? Et que dire si sa volonté pouvait vivre de façon autonome dans une machine? Si on pouvait transplanter sa seule volonté — petit groupe de cellules de son cerveau — dans une machine, lui donnerait-on le droit d'envoyer à la morgue son corps entier pour qu'il puisse ainsi « se réaliser »?

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[1] Réflexion suite à la diffusion du 9 mars 2004 aux Grands reportages de Radio-Canada (RDI) sur l'apotemnophilie dont souffrent des gens communément appelés « Wannabe ». Ces gens aspirent à être amputés volontairement d'un ou plusieurs membres.

[2] J'ai trouvé l'image sur le site http://www.theatlantic.com/issues/2000/12/elliott.htm « A New Way to Be Mad ».