031011

Stratagèmes pacificateurs

par François Brooks

Lors d'un débat, si les 38 stratagèmes de Schopenhauer [1] sont appliqués systématiquement, vous pourrez toujours sortir gagnant. Cependant, ceci aura tôt fait de vous faire une réputation peu enviable et de vous faire détester de tous. Pour que l'adversaire ne se détourne pas, ou pour éviter de faire fuir tout candidat à la conversation, j'essaie de mettre en pratique cette liste de stratagèmes, et ainsi tenter que le débat reste convivial sans risquer qu'une haine destructrice n'en naisse.

  1. Politesse

  2. Appel à la noblesse

  3. Parler le même langage

  4. Maïeutique

  5. Parler en JE

  6. Écouter attentivement

  7. L'initié et le spécialiste

  8. Distinguer la pensée de la personne

  9. Bon joueur diplomate

  10. Avouer notre ignorance

  11. Utiliser l'humour

  12. Accepter ses torts

  13. Accorder le dernier mot

  14. Observer le silence

  15. Ça ne m'intéresse pas

  16. Je suis fatigué

  17. Fin de la partie

  18. Logique implacable

  19. Tendre l'autre joue

  20. Le pouvoir de la victime

  21. Qui perd gagne

  22. Rien qu'un jeu

  23. Pour terminer

* * *

1. Politesse

Je suis toujours surpris de constater la goujaterie de notre époque. Le débat oral est, comme tout combat, une affaire d'honneur. Les formules de politesse impliquant le respect sont un cadre nécessaire. Il faut vouvoyer son adversaire, l'appeler Monsieur, ou bien Madame. Même si le débat s'envenime, l'observation de cette règle de principe nous rappelle continuellement que nous choisissons délibérément de rester convivial. Le déshonneur est la première faiblesse à esquiver. Ce point d'honneur devrait nous indiquer dès le départ avec qui nous ne devons pas engager la conversation.

2. Appel à la noblesse

Il faut tout de suite dénoncer les insultes comme inadmissibles dans un débat. Le stratagème qui consiste à « diminuer » l'autre afin de prendre le dessus sur lui ne sert pas notre cause. Les insultes sont les armes du faible. En effet, quelle est la gloire à vaincre une vermine? Nous serons d'autant plus glorieux dans un débat que nous aurons su reconnaître sincèrement la valeur de notre adversaire, quitte à la surestimer. Surestimer notre adversaire nous apportera davantage de gloire à le combattre. Il est plus glorieux de perdre un combat devant un adversaire estimable que de le gagner face à un adversaire minable.

Ceci vaut tout aussi bien pour le mépris et le harcèlement. Quelle peut être l'intérêt à engager un débat avec une personne méprisable?

3. Parler le même langage

J'ai souvent été surpris de constater combien efficacement le jeu peut se dégonfler dès le départ en entendant répondre dans une autre langue à une question visiblement provocatrice. Un débat passe par la parole. Si nous ne nous entendons pas dès le départ sur la signification des mots, il tombe à plat. Il n'y a rien pour désamorcer l'hostilité comme d'être incapable de comprendre son interlocuteur. Pour débattre, il faut être compris.

C'est d'ailleurs le plus solide ciment dans ma relation amoureuse. Ma langue maternelle est le français québécois et celle de ma compagne est le taïwanais. Nous communiquons le plus souvent en français et parfois en anglais mais, à chaque fois que l'irritation me gagne envers elle, je ne peux aller plus loin. En effet, comment pourrais-je être certain que ce qu'elle a dit est véritablement ce que j'en ai compris? Cette barrière de langage m'incite au respect.

Je ne peux confronter celui dont je doute qu'il ait voulu dire autre chose que ce que j'aie compris sans démontrer ma propre mauvaise foi.

Si nous pouvions seulement nous apercevoir que, même en parlant la même langue, la signification des mots que nous utilisons est souvent si différente qu'en réalité nous ne parlons pas de la même chose, ça nous éviterait la familiarité qui engendre le mépris. Comment mépriser ce que nous ne connaissons pas? Le respect s'imposerait alors de lui-même.

4. Maïeutique

Pourquoi ne pas faire confiance à la capacité des gens de raisonner par eux-mêmes? N'est-il pas ennuyant de se faire imposer des jugements tout faits par des affirmations qui ne nous laissent pas le plaisir d'avoir réfléchi par nous-mêmes? Dans un débat, ne vaut-il pas mieux se montrer intéressé à la façon de penser des autres que de discourir en soliloque? Si nous détestons nous faire imposer des idées toute faites, comment se fait-il que nous en soyons si prodigues? L'observateur sera-t-il davantage impressionné par un débatteur qui, par des questions, reste ouvert à son interlocuteur ou par celui qui ne cesse d'affirmer péremptoirement ses opinions?

5. Parler en JE

Je dois parler uniquement à la première personne du singulier et n'exprimer que mes sentiments personnels. Il est impossible de contredire une position personnelle puisque le point de vue individuel est inaliénable. Je suis ce que je suis, et personne ne peut me contredire puisqu'il n'y a rien de plus authentique que ma sincérité envers moi-même.

Il se peut que je mente délibérément ou que je me mente à moi-même. Mais si je suis sincère et que mon interlocuteur ne cesse de me diaboliser avec sa suspicion et son scepticisme, je saurai alors que ces mauvais sentiments habitent en lui, et qu'il cherche à les exorciser en les projetant sur moi. Dans ce cas, il est plus à plaindre qu'à blâmer.

6. Écouter attentivement

Comme il est difficile de faire taire notre discours intérieur alors que nous sommes sur la défensive et que chaque argument avancé par notre adversaire est perçu comme une attaque personnelle! Comme s'il était sacrilège d'énoncer des paroles qui sont contraires à nos positions, nous refusons de laisser profaner notre esprit par des « croyances impies »! C'est ici que la plupart des débats s'arrêtent et deviennent des dialogues de sourds, des soliloques. Chacun répète son dogme pour se convaincre lui-même.

Pourtant, la répartie sera d'autant plus judicieuse si l'on prend l'attitude d'écouter attentivement l'adversaire. Les dialogues de sourds ne servent personne. En effet, comment oser prétendre avoir démontré son point de vue si l'adversaire fait la sourde oreille et divague dans sa propre direction? Il importe donc d'être attentif sinon vous serez disqualifié parce que vous ne serez pas pertinent dans vos répliques.

7. L'initié et le spécialiste

Deux positions opposent souvent les débatteurs :

a) Affirmer que l'opinion de notre interlocuteur n'a aucune crédibilité parce qu'il a trempé dans le domaine, donc, en tant qu'initié, son affirmation (ou opinion) est nécessairement biaisée par un parti pris subjectif.

b) Et à l'opposé, affirmer que notre interlocuteur, ne peut parler en connaissance de cause puisqu'il n'est pas un spécialiste. Étranger au domaine dont il est question dans le débat, il n'y connaît donc rien. Sa position n'est qu'une opinion personnelle invalide.

Refuser au non spécialiste de se prononcer sur un sujet qui le concerne serait aussi odieux que de faire taire un spécialiste sous prétexte que ses connaissances l'empêchent d'avoir un regard objectif sur le sujet débattu.

Chaque position n'a-t-elle pas le droit de s'affirmer? Faire état de cette double réalité aide à resituer le débat dans le contexte relatif des connaissances limitées ou spécialisées de chacun des adversaires.

Ex : « Le fait que vous travailliez dans le domaine discrédite votre position puisque celle-ci est nécessairement biaisée. Votre manque d'objectivité vous discrédite »

et

« Vous n'êtes pas un spécialiste. Votre ignorance des aléas du métier vous met dans l'impossibilité de parler en connaissance de cause »

donc

« Tout ce que nous pouvons affirmer est inscrit dans le cadre des limites de nos connaissances respectives lesquelles sont forcément subjectives ou limitées.

8. Distinguer la pensée de la personne

Pour éviter de blesser, il faut distinguer l'idée de la personne qui l'émet. Une personne est intègre et son être est immuable. Sa pensée, de même que ses actions sont changeantes. On peut influencer la pensée de quelqu'un ou sa manière de se comporter. On ne peut jamais changer la personne elle-même. Les gens ont tendance à s'identifier à leurs idées et leurs réalisations de telle sorte qu'ils se cristallisent autour d'une manière d'être alors qu'ils sont tout à fait libres de changer d'idée ou de comportement.

Dans un débat, il faut s'attaquer aux idées et non à la personne. L'adversaire admettra volontiers que, sur le plan des idées, puisque l'expérience varie d'une personne à l'autre, chacun a droit à son opinion ; mais à juste titre, il se vexera facilement s'il est attaqué personnellement.

Ex. : Il faut spécifier : « Je m'oppose à ce que vous dites, je ne suis pas d'accord avec votre idée » et non « Je m'oppose à vous, je ne suis pas d'accord avec vous. »

9. Bon joueur diplomate

J'ai toujours besoin, dans un débat, de me rassurer sur l'opinion que l'adversaire a de sa propre force. Je veux savoir à quel point il se sent à l'aise ou menacé par ce jeu. Je veux aussi savoir ce qu'il pense de moi. Me voit-il comme un adversaire nul, amical, redoutable ou mortel.

Je donne alors un mauvais argument à l'adversaire pour lui donner le plaisir d'avoir raison. Cette feinte peut nuire à ma crédibilité mais sa réaction m'est alors très instructive sur sa position face au débat. S'il est bon joueur, il tournera la chose en boutade et j'aurai compris que ce débat nous amuse tous les deux et qu'il y prend plaisir en même temps que moi. S'il le démolit rapidement, fier d'avoir pu l'écraser si facilement, c'est que j'ai affaire à un adversaire sérieux qui est sur la défensive ; il est fragile et a besoin de mes erreurs pour vaincre. S'il s'en sert ad nauseam pour appuyer sa thèse démontrant par celui-ci que « toute » ma pensée est invalide, je sais alors que j'ai affaire à un croyant dont la foi est si précieuse qu'il ne peut admettre un débat ; il se sent très menacé par ma position ; pour lui, il faut que le perdant se rallie à sa manière de penser ; il n'y a pas de place dans le monde pour nos deux manières de le concevoir.

Ce mauvais argument peut aussi avoir pour effet de le stimuler à participer plus avant. Il ne faut donc pas hésiter à se tromper en faisant croire de bonne foi que nous ne sommes pas infaillible et que notre adversaire est brillant d'avoir eu l'adresse de déceler cette faille dans notre raisonnement. Cette attitude le mettra à l'aise à son tour de continuer et ce débat sera peut-être fécond.

10. Avouer notre ignorance

Il est stupéfiant de constater combien vous désarmerez votre adversaire en avouant tout simplement votre ignorance. Je me suis toujours interrogé à savoir si l'ignorance n'a pas une quelconque forme de supériorité sur la connaissance. On peut reprocher à quelqu'un de mal connaître, d'expliquer maladroitement, de trafiquer l'information, mais comment lui reprocher tout simplement de ne pas savoir?

11. Utiliser l'humour

Il arrive parfois que l'on rencontre un adversaire qui prenne le jeu trop au sérieux, s'emporte facilement et devienne menaçant. Nous pourrons alors utiliser l'humour pour essayer de désamorcer le conflit. Il ne faut pas hésiter à ironiser sur soi-même puisque c'est une tactique gagnante. Ceci aura l'avantage de détendre l'atmosphère et de remettre les adversaires dans le contexte de cette polémique : un jeu de mots, rien qu'un jeu.

Il faut bien sûr à tout prix éviter d'ironiser sur le dos de notre adversaire. Ceci aurait l'effet inverse de celui recherché.

12. Accepter ses torts

Savoir encaisser les coups fait partie des qualités d'un bon combattant. Vouloir les éviter systématiquement dénote une certaine fragilité. Avoir toujours raison est l'apanage du faible. On le reconnaît lorsque l'adversaire examine chacune de nos phrases et trouve à les disqualifier toutes. Ce genre d'adversaire nous informe qu'il se met en position défensive maximale puisqu'il considère chacune de nos pensées, chacun des termes de la construction de notre pensée, comme une menace.

Comme une personne très méticuleuse perd trop de temps à s'attarder sur chaque détail, l'hyper défensif perd de vue l'ensemble du débat et court à sa perte. Il vaut mieux encaisser quelques pertes mineures et gagner la bataille.

Cette attitude permet le plus souvent un rebondissement favorable en notre faveur.

13. Accorder le dernier mot

Curieusement, la plupart des participants à un débat cherchent à avoir le dernier mot et pourtant, ils restent sur leur faim après l'avoir obtenu. C'est que nous voulons gagner, et l'absence de répartie indique tout simplement que l'adversaire s'est retiré du jeu mais non pas qu'il nous donne raison. Avoir le dernier mot ne dit rien sur les nombreuses raisons qui peuvent avoir incité l'adversaire à se retirer. Nos arguments l'ont-ils convaincu? Est-il simplement à court d'arguments ou définitivement « bouché »? A-t-il un autre rendez-vous? Est-t-il simplement las d'une discussion stérile qu'il juge, après tout, futile? Etc. Il sera d'autant plus médusé que si vous lui avez donné une solide répartie, il se doutera que vous pourriez trouver d'autre arguments et refusera de croire que vous lui ayez véritablement donné le dernier mot.

Si nous appliquons avec trop d'emphase les stratagèmes de Schopenhauer pour avoir toujours raison, l'adversaire se lasse et s'éclipse.

L'embêtant, c'est que l'issue d'un débat fait presque toujours deux perdants puisque, la plupart du temps, on ne recherche pas à faire émerger la vérité sur une situation donnée mais à gagner sur l'autre. Alors, vaut mieux donner le dernier mot avant que le débat ne s'envenime inutilement.

14. Observer le silence

Il arrive parfois que la seule stratégie possible soit d'observer le silence avant même que le débat ne commence. Cette attitude éteignoir gagne sur l'adversaire avant même qu'il ne s'enflamme. Avec certaines personnes trop friandes de polémiques, il faut parfois utiliser ce stratagème régulateur. Sans répartie, le maître de l'éristique ne pourra jamais avoir raison de vous.

15. Ça ne m'intéresse pas

Tout dialecticien cherche à nous faire croire que le débat qu'il nous propose est vital et sera étonné de constater que nous acceptons très bien de vivre sans aucun intérêt pour le sujet qui le préoccupe. L'éristique est un jeu parmi tant d'autres. Avouer notre manque d'intérêt pour la polémique nous met à l'abri des argumentations stériles.

16. Je suis fatigué

Un débat suscite souvent une montée d'adrénaline et nous stimule énormément. Quel plaisir que d'échanger nos idées avec les autres et de se sentir intelligent! Débattre d'un sujet apporte et demande une grande quantité d'énergie. Cette activité est aussi épuisante. Il faut parfois demander à notre partenaire d'arrêter le jeu pour simple cause de fatigue.

À l'opposé, si on rencontre un partenaire particulièrement coriace qui cherche le moindre pou et ne veut concéder sur rien, il « bouffe notre énergie ». Au contraire de nous stimuler, il nous fatigue. De guerre lasse, vaut mieux abandonner.

17. Fin de la partie

Si la partie est jouée avec noblesse, équité et respect de notre partenaire, on ne peut nous reprocher d'avoir toujours raison. Cet aveu de l'adversaire sonne le glas de la fin de la partie.

Ex. : « On sait bien, tu as toujours raison ».

Peut-on avoir tort d'avoir raison?

L'embêtant, c'est que cette fin de partie laisse les deux adversaires sur un sentiment mitigé. Celui qui a perdu porte la rancœur et celui qui a gagné ne sait jamais véritablement à quelle profondeur il a blessé l'autre et comment celui-ci va se venger.

J'ai souvent remarqué que la sagesse populaire nous portait spontanément à terminer une discussion par une boutade pacificatrice. Après tout, n'est-il pas plus important de savoir apprécier celui qui nous a permis de deviser avec lui que de gagner sur lui? Quel que soit l'issue de la partie, c'est grâce à ce partenaire que j'ai pu tester mes idées. Je dois donc trouver une façon de lui dire mon estime.

Ce stratagème pacificateur correspond pour moi au salut respectueux de fin de combat pratiqué dans les arts martiaux. Ce salut rappelle à notre adversaire que quelle que soit l'issue du combat, nous ne serions rien sans lui. Il a donné vie à nos idées et il nous a permis de mieux se connaître soi-même.

18. Logique implacable

La première règle implicite dans un débat, c'est que les adversaires s'entendent sur l'observation des principes de la logique dans l'argumentation. Mais celle-ci peut elle garantir la vérité et l'issue d'un débat?

Certains adversaires s'attaquent systématiquement à la validité de la logique de nos arguments. Kant nous a démontré que l'existence de Dieu est tout aussi irréfutable qu'indémontrable. La logique a ceci de paradoxal qu'elle peut tout aussi bien démontrer sans faille (ou tout au moins en apparence) une chose et son contraire.

Certains arguments relèvent davantage de la foi que de l'aboutissement d'un raisonnement cohérent même si nous prétendons être convaincus (!!!) du contraire. Le bon sens ne va pas toujours de pair avec la logique. Bon nombre d'arguments sont basés sur une reconnaissance initiale de certains faits qui n'ont pas à être prouvés. Dans sa démarche, Descartes a d'abord eu besoin de « prouver » l'existence de Dieu avant de pouvoir aller plus loin. Sans cette prémisse, tout son système philosophique s'effondre. Si un adversaire est pris en défaut dans sa logique, il pourra toujours remonter en amont dans les prémisses de la discussion pour remettre en cause ces « évidences » initiales.

Mettre en cause systématiquement tous les faits ne vaut pas mieux que d'admettre d'emblée, sans preuves valables, des prémisses douteuses. La logique implacable nous enferme dans un système de réflexion où rien d'autre n'existe qu'une parfaite mécanique sans faille, nous faisant oublier qu'elle est avant tout une prison dans laquelle nous sommes notre propre geôlier, gardien de la « foi » en cette logique.

19. Tendre l'autre joue

On peut donner délibérément raison à son adversaire quitte à lui fournir des arguments sans valeur pour qu'il ait le plaisir de les démolir. Ceci aura pour effet de nous faire perdre la partie mais d'attirer la sympathie de l'observateur humaniste qui, bonne âme, cherche toujours à consoler le faible. Ce stratagème aide à annuler l'empressement du joueur qui cherche toujours à gagner sur l'autre. Mieux vaut accepter de perdre une joute éristique pour que la paix règne que de risquer d'en venir aux coups. La paix vaut mieux que la vérité, disait Voltaire.

N'oubliez jamais que l'animal trop blessé n'a plus rien à perdre, c'est à ce moment que ses forces décuplent et qu'il peut vous assener un coup mortel. Cyrano de Bergerac est l'exemple type du maître de la polémique qui a eu tort de toujours avoir raison. N'admettant jamais le bien-fondé de la position de ses interlocuteurs, on ne pouvait jamais le trouver en défaut dans ses assertions. Mais il a semé la haine dans le cœur de ceux avec qui il exerçait sa dialectique et il a fini par être sournoisement assassiné.

20. Le pouvoir de la victime

Dans certains débats, la victime attirera d'avantage de sympathie que le bon rhétoricien qui écrase systématiquement les arguments de son adversaire. Les observateurs humanistes ont un penchant naturel envers le faible. Gagner une joute oratoire est une chose. S'attirer la sympathie des témoins peut être un gain préférable. On peut alors exhiber une blessure « victorieuse », celle-ci témoignant de la méchanceté de notre adversaire.

21. Qui perd gagne

Si l'échange vous a appris quelque chose vous n'êtes pas perdant. En ce sens, le perdant gagne toujours davantage que le gagnant. Il trouvera dans un autre débat le moyen d'ajuster son tir et de se déprendre des pièges qui l'ont mené à sa perte dans les discussions précédentes.

22. Rien qu'un jeu

Après tout la dialectique n'est qu'un jeu. Rien de vital n'est en jeu. C'est « parler pour parler » comme disent les Québécois. Il est inutile de s'en servir pour détruire les autres et se détruire soi-même. Comme pour le sport, les jeux de hasard ou l'alcool, si ce jeu ne vous amuse plus, cessez de jouer, faites autre chose. À ce jeu, certains sont plus doués. Le reconnaître et tirer votre révérence vous permet de vous en sortir honorablement et de chercher une activité pour laquelle vous avez davantage de talent. Et si vous gagnez systématiquement à ce jeu, prenez soin de vos adversaires. Sans eux, vous n'auriez pas pu développer cette habileté. Ils sont complémentaires et indispensables à votre adresse.

Pour terminer

Bien entendu, chacun de ces stratagèmes pacificateurs peuvent être considérés comme des feintes de mauvais aloi. Jamais aucun bon joueur ne pourra convaincre un malicieux qu'il est de bonne foi. Puisque le joueur malicieux ne peut voir le monde autrement qu'à travers le filtre de sa propre malice, il est incapable de reconnaître la bonne foi.


[1] Schopenhauer, L'Art d'avoir toujours raison, Éditions Mille et une nuits, © 1983.