031008

La réalité (1)

par François Brooks

J'ai tendance à penser que la réalité est ce que je perçois et ce qui m'en reste en mémoire par la suite. Ainsi, elle m'apparaît beaucoup plus comme un concept personnel  acquis d'un contexte, que comme une vérité commune à tous. Mais examinons ce que d'autres en pensent.

 

Le dictionnaire Hachette[1] nous dit que la réalité est le caractère de ce qui a une existence réelle, de ce qui existe comme chose et non seulement comme idée, illusion, apparence.

 

Bertrand Vergely[2], définit l'idée ainsi :

Idée : la réalité est constituée de matière et de forme. La forme, purement intellectuelle, donne vie à la matière. L'idée désigne la forme qui donne vie à la matière et, par extension, à la réalité toute entière.

 

Aristote nous apprend que toute chose est composée de deux entités : la matière et la forme. Autrement dit, la chose et l'idée qu'on s'en fait.

 

Mais est-ce donc dire que nos idées ne sont pas réelles? Certains, à l'instar du dictionnaire Hachette nous décrivent parfois « la réalité » comme étrangère à nos pensées. Du temps où il était à la mode de consulter son psychologue, le mien me disait parfois « vous êtes hors de la réalité... la réalité, c'est ceci ou cela... ». Et « sa » réalité me confondait puisqu'il me donnait l'impression que mes idées étaient invalides, qu'il avait accès à quelque chose que, sans lui, je ne pouvais atteindre, et du coup, en sa présence, je me sentais complètement démuni puisque mes pensées sortaient du cadre de la réalité, « sa réalité ». En fait, pour lui, tout ce qui n'était pas émotion était irréel. J'étais bien coincé puisque, tout au long de mon enfance, on m'avait appris à réprimer mes émotions qu'on dénonçaient comme menaçantes (sauf quelques unes auxquelles j'avais droit) et cet aspect de ma personnalité étant atrophié, j'avais tendance à croire que c'étaient précisément ces émotions qui étaient irréelles.

 

Platon nous affirme au contraire que les idées sont la seule vraie réalité. Mais qu'est-ce qui est vrai? La vérité est variable d'une époque à l'autre et d'un individu à l'autre. Cent personnes ayant vécu le naufrage du Titanic ont gardé en mémoire cent versions différentes de cette réalité, cent vérités différentes...

 

Vergely[3] m'a fait voir une autre façon de considérer « la réalité ». Celle-ci résout les problèmes que me posent Platon — issu de ma toute première éducation — et mon ex-psychologue qui s'opposaient en moi. Je le cite :

Le réel désigne ce qui n'est pas nous. Ce qui nous résiste. Ainsi, le réel est bien figuré par les autres[4]. Nous croyons les connaître. Nous ne les connaissons pas. Ils sont autres que ce que nous pensons. Si bien que c'est en étant en conflit avec la facilité que nous les rencontrons.

 

Dans ce rapide inventaire, j'ai trouvé plusieurs façons de concevoir la réalité :

1.     Une chose concrète, et non une simple pensée  (Hachette)

2.     La combinaison de forme et matière (Aristote)

3.     Les émotions (psychologue)

4.     Les idées (Platon)

5.     Ce qui nous résiste, et par extension, la vie (Vergely)

 

Il m'est bien difficile alors de concevoir « la réalité » comme quelque chose de spécifique et d'absolu. Selon mon interlocuteur, et la situation dans laquelle je me trouverai, elle entrera dans l'une ou l'autre de ces cinq catégories. La réalité n'est-elle pas, somme toute, très relative? Quelle est la vôtre?

Ã

 



[1] Dictionnaire Hachette Encyclopédique © 1997

[2] Bertrand Vergely, Les grandes interrogations politiques, Les Essentiels Milan # 145, © 1999, p. 59.

[3] Ibid. p. 54

[4] Ce qui n'est pas sans rappeler la maxime de Jean-Paul Sartre : L'enfer c'est les autres. Combinant les deux, on peut alors penser que : L'enfer, c'est la réalité.