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Les huit sens...

par François Brooks

Nous serions dotés, parait-il de cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goûter et le toucher. Notre corps en comporte pourtant trois supplémentaires : l'équilibre, la proprioception et le sens du temps. Curieusement, le discours populaire n'en tient jamais compte. Examinons-les.

Le sixième sens, le sens de l'équilibre, est pourtant bien connu et n'a rien d'ésotérique. Celui-ci nous informe à tout moment de notre rapport à l'espace. Logés dans notre oreille interne, les canaux semi-circulaires sont intégrés au sens de l'ouïe mais les signaux qu'ils captent sont interprétés par le cerveau en comparaison avec la perception visuelle. L'œil et les canaux semi-circulaires informent le cerveau sur la position de la tête dans l'espace et à quelle vitesse notre corps se déplace, accélère, ralentit. Lorsque ces deux sens envoient au cerveau des informations interprétées comme contradictoires, nous ressentons la désagréable sensation d'étourdissement jusqu'à la nausée et le vertige.

Le septième sens, la proprioception, est bien connu des danseurs ; il fonctionne en étroite collaboration avec les sens du toucher et de l'équilibre. Il s'agit de l'information que les muscles envoient au cerveau quant à la variation de force nécessaire pour les activer en fonction de l'attraction terrestre. Il est aussi basé sur les réflexes. En conjonction avec le toucher, il nous informe de la position de chacun de nos membres par rapport au reste du corps. C'est le sens qui nous permet par exemple de nous savonner efficacement dans la douche, même plongé dans l'obscurité, ou encore de positionner correctement notre main pour porter les aliments à la bouche avec les yeux fermés.

Nos sens travaillent toujours en étroite collaboration pour nous renseigner sur notre réalité corporelle. Qu'il y en ait un dont les informations ne concordent pas avec les autres, nous ressentons alors l'inconfort, le doute, l'interrogation.

Le huitième sens, le sens du temps [2] est plus complexe puisqu'il fait appel à deux notions : la durée et le rythme. Le cerveau, bouclant les informations dont il dispose, parvient à détecter l'écoulement du temps par mémoires comparées. Bien qu'il fournisse une perception subjective inégale d'un individu à l'autre, il produit une information constante sur notre position temporelle. Ne sentons-nous pas, après avoir dormi une, trois ou huit heures, à peu près combien de temps s'est écoulé ? Anesthésié, le cerveau inconscient ne perçoit plus le temps qui, au réveil, semble s'être écoulé à toute vitesse.

Le sens du temps a permis au chercheur Michel Siffre de déterminer — dans une caverne coupée de toute référence solaire ou horaire — que le corps a des cycles d'environ vingt-quatre heures et trente minutes. Il peut être gravement compromis lorsque, privé des cycles naturels, on s'oblige à veiller de façon inhabituelle sur de longues périodes. Trois jours sans dormir et les hallucinations commencent, parfois moins. En travaillant de nuit ou sur des quarts variables le cycle circadien rompu peut occasionner de multiples dérèglements dans le sommeil et l'alimentation.

Le cœur est l'horloge du corps, il donne la cadence, il participe à la sensation subjective du temps. Quand le cœur bat rapidement nous agissons plus vite et percevons le monde comme plus lent, et inversement, tranquille, au repos, le rythme cardiaque lent nous donne l'impression que le temps passe vite.

Le sens du temps est aussi généré socialement. Il apparaît sur trois modes : court, moyen et long terme. À long terme, il nous informe sur le groupe d'âge auquel nous appartenons (jeune, le temps est long ; âgé, le temps passe vite) ; à moyen terme, sur notre synchronisation sociale (rendez-vous, cycles communautaires — dont les fêtes — programmation médiatique, etc.) ; à court terme, sur les séquences de coordination — par exemple dans la réalisation d'un projet lorsque nous travaillons en groupe à construire une maison, à fabriquer un meuble ou lorsque nous participons à un sport d'équipe : nous savons dans quel ordre, et à quelle cadence effectuer une opération en fonction des partenaires et de l'avancement du projet.

Dans Les horloges sympathiques : l'organisation sociale au rythme de la syntonisation [3], Maxime Sainte-Marie pousse plus loin en montrant que le temps n'existe pas puisque nous l'avons toujours confondu avec le rythme.

Le phénomène se produit aussi en biologie. Saviez-vous que dans un couvent les religieuses ont tendance à synchroniser naturellement leurs périodes menstruelles ? [4]. Si les organismes vivants et les assemblages mécaniques communiquent leur rythme aux autres éléments par la structure à laquelle ils appartiennent, nous pouvons alors ajouter le sens du rythme au sens du temps.

Les sens s'émoussent avec l'âge : la vue baisse, l'ouïe diminue, l'équilibre devient instable, la perception du temps s'abrège. Nous éprouvons la sensation que le temps s'écoule de plus en plus rapidement alors que les autres constatent l'inverse : nous ralentissons. Peut-on alors considérer le ralentissement du rythme qui vient avec l'âge comme une perte sensorielle ? Et si le temps est un sens comme un autre la mort, en supprimant tous les sens de l'individu, fait alors disparaître aussi le temps.

Mais peut-être devrons-nous bientôt considérer l'existence d'un neuvième sens. En effet, André Mayer propose, dans Apologie des contraires [5], l'idée que le genre pourrait être considéré comme un sens à part entière. Se sentir femme ou homme (ou quelque part entre les deux) serait-il lié à une émanation ou configuration corporelle qui en donnerait le sentiment ? Pourrait-on attribuer ce sens, par exemple, à nos organes sexuels ? La nature qui, sous la forme sexuée la plus rudimentaire du mollusque, quoique dépourvue de la vue de l'ouïe et de tous les sens reconnus comme tels, n'en a pas moins la perception de ce qui lui est nécessaire pour se reproduire. Si un sens, par définition, est la faculté par laquelle les êtres animés reçoivent les impressions du monde extérieur, le genre serait-il notre neuvième sens ?

Quoi qu'il en soit, puisque les humains ne sont pas seulement dotés de cinq sens, ne serait-il pas temps d'évoquer nos huit sens quand nous parlons de nos facultés de perception ?

[1] Page créée le 4 octobre 2003, révisée le 2 avril 2012.

[2] Ce que Kant nomme le « sens interne » dans la Critique de la raison pure - Esthétique transcendantale, 2e section, § 6, GF-Flammarion © 2006, pp. 128-129. (Voir L'espace et le temps.)
Voir aussi le dossier Le sens du temps dans le magazine Cerveau & Psycho No. 32, mars-avril 2009.

[3] Maxime Sainte-Marie, Les horloges sympathiques, Les cahiers du LANCI, UQÀM 2008.

[4] Ibid. Syntonisation humaine, p. 14.

[5] André Mayer, Apologie des contraires, Éditions Carte blanche © 2008, p. 198.

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