030926

Réponse à une critique insultante

par François Brooks

Dès qu'on écrit trois lignes, on est critiquable. C'est la règle du jeu. Vous n'êtes pas le premier à en souffrir...

Paul Léautaud, Film Comédie d'amour, 1989

Il faut étouffer le penchant à l'injure avec plus de soin qu'un incendie.

Héraclite

Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente.

Saint-Exupéry

Je n'ai pas encore compris pourquoi, mais il semble que bien des gens aient le réflexe spontané d'insulter et de mépriser ceux qui ne partagent pas leur opinion. La liberté de pensée, de croyance, d'opinion et d'expression a beau être un droit fondamental reconnu par les Chartes québécoise et canadienne des droits et libertés, on voudrait bien vous bâillonner pour peu que vos idées remettent en question le confort acquis des « bien-pensants ». Si la philosophie nous invite à nous questionner pour faire la lumière sur notre vision du monde, il y en a qui voudraient bien que les questions cessent pour que s'impose le dogme de leur pensée arrêtée. On m'a même parfois rétorqué que le fait de se questionner pour chercher la vérité était en soi un dogme (!!!). Est-ce que le discernement est un dogme ? Peut-être. Mais alors, bien doux est le dogme qui permet à chacun de vivre libre de penser et de s'interroger. Pour ma part, j'ai tendance à voir le discernement comme une porte de sortie qui permet d'échapper aux dogmes.

Lorsque je constate la fermeture d'esprit de certaines personnes, j'ai peine à croire que nous soyons véritablement sortis des années de Grande noirceur où le gouvernement du Québec et l'Église nous dictaient ce que nous devions penser. Vous avez droit à votre opinion, mais pour peu qu'elle diffère des gens concernés, soyez prêt à être invectivé et injurié même si vous l'exprimez honnêtement avec politesse. On ne cherche pas à vous convaincre. Vous êtes le Mal, ils sont le Bien ; ils sont en droit d'exterminer votre pensée importune.

Jugez plutôt par cette lettre reçue d'une mère qui ne partageait pas mon point de vue exprimé dans Chinoises à vendre sur l'adoption lucrative. (Mère de quatre filles, dont deux Chinoises « adoptées »)

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2003-09-26

Monsieur,

Je n'arrive pas à croire qu'en 2003, une personne soit assez stupide, ignorante, inconsciente et bornée pour écrire des saletés pareilles sur un site que d'autres personnes pourraient accidentellement lire...

De grands enfants qui auraient été adoptés pourraient "tomber" sur ÇA... Comment recevraient-ils la chose? Lorsque vous vous regardez dans le miroir, je n'ose pas imaginer ce que vous ressentez. J'en serais incapable moi-même, si j'avais écrit de telles vacheries.

Quelle horreur !

Vous ne savez absolument pas de quoi vous parlez...

Je ne prendrai même pas la peine de vous expliquer le respect de l'être humain ni les choses importantes de la vie des parents. À vous lire, il est très clair que vous ne l'êtes pas. Vous n'avez jamais aimé un enfant pour écrire de pareilles méchancetés.

Avant de vous "prononcer" sur un sujet, quel qu'il soit, et aussi avant de vomir sur une réalité humaine que vous ne comprenez pas, prenez donc la peine de vous informer, d'approfondir vos connaissances. Seulement là pourrez-vous vous permettre une opinion. Sinon, taisez-vous donc.

Je ne sais pas ce que vous faites dans la vie et j'avoue que ça ne m'intéresse pas. Mais franchement, les gens qui vous emploient ne savent certainement pas à quel genre de créature insensée ils ont affaire. Je plains les gens qui partagent votre vie, s'il y en a.

Je ne connais pas le site sur lequel vous vous êtes permis un tel dérapage, mais il aurait intérêt à s'appeler VIDANGES.

[Signé :] Une mère "biologique" ET adoptive de 4 enfants

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2003-09-26

Bonjour madame Mère "biologique" ET adoptive de 4 enfants

Je suis flatté que vous accordiez tant d'importance à mon opinion. Au contraire de tous ceux qui expriment leurs opinions et qui s'y identifient, je suis très conscient que les miennes ne valent pas plus que la portée de mes expériences personnelles et qu'à ce titre, elles peuvent être facilement critiquables. J'ai mon opinion, vous avez la vôtre et chacune reflète un point de vue qui nous emprisonne. Dois-je vous rappeler que nous vivons en démocratie et qu'à ce titre, chacun a le droit de penser et de s'exprimer librement ?

Cependant, que je sache, cette démocratie ne vous permet pas de vous attaquer à ma personne en m'insultant. Quiconque émet une idée peut s'attendre à se la faire critiquer. C'est le jeu de la libre opinion que j'aime jouer volontiers. Mais j'estime que les insultes s'adressant à la personne, tout comme la violence, sont les armes du faible et déshonorent ceux qui s'en servent.

Si vous pensez que je suis un être stupide, ignorant et borné, il est inutile de vous attaquer à moi. Les individus stupides ignorants et bornés sont à plaindre plus qu'à blâmer, on doit les aider en les instruisant, pas en les détruisant. Instruisez-moi.

Si vous réagissez si fortement, c'est que la question vous concerne très intimement. Défendez-vous honorablement que diable ! Il y a une différence importante à faire entre la personne elle-même et ses idées. Les idées, elles, peuvent changer. Je vous invite à utiliser toutes les ressources de votre dialectique pour tenter de m'influencer à penser autrement.

Dans ce premier « round », vous avez perdu une belle occasion de démontrer le bien-fondé de votre point de vue. Cependant, je ne suis peut-être pas le seul que vous rencontrerez, ni maintenant ni dans les années à venir, à avoir cette opinion sur « les petites filles chinoises que des Québécois(e)s achètent ». Puisque c'est la situation familiale dans laquelle vous vous êtes mise — c'est ce que je suppose, sinon votre réaction n'aurait sans doute pas été aussi violente — je vous donne ici l'occasion de construire votre argumentation parce que, à mesure que « vos » Chinoises grandiront, pensant par elles-mêmes, il y aura toutes les chances qu'elles vous confrontent. Lorsque l'occasion se présentera, que leur aurez-vous appris ? À montrer la faiblesse de leurs raisonnements en insultant les gens ? À exposer un esprit fermé et dogmatique n'admettant aucune opinion opposée à la sienne ?

Pour ces raisons, je pense que, dans votre propre intérêt et celui de vos filles, vous auriez avantage à gagner de la crédibilité en modifiant votre approche. Une argumentation solide, non destructive servirait mieux votre cause.

Ne connaissant rien sur moi d'autre que mon opinion sur le sujet qui vous pique, vous m'avez maladroitement inventé une situation « critiquable » en prétendant, sans savoir, que je n'ai pas d'enfant et que je suis complètement ignorant sur le sujet. À ce titre, seriez-vous d'opinion à interdire de voter ceux qui, mal informés, n'ont pas suivi attentivement une campagne électorale ? Devrions-nous, comme par le passé, interdire aux enfants d'exprimer leurs opinions ? Et à partir de quel niveau de connaissance sur un sujet donné, devrions-nous octroyer le droit aux gens de parler ? « Vous n'avez rien à dire, vous n'êtes pas un spécialiste ! » nous disent pompeusement les initiés. Mais qui a le droit de parler ?

Pire encore, si vous m'interdisiez de parler sans savoir, pourquoi le faites-vous vous-même au paragraphe suivant ? Votre argumentation est incohérente et c'est moi que vous traitez d'idiot ? Bon, sous l'emprise de la colère, il faut être solidement constitué pour garder quand même une certaine cohérence dans l'argumentation et, comme tout humain vous avez des faiblesses compréhensibles, je ne vous en tiens pas rigueur. Je me sens moi-même très démuni lorsqu'une critique assaille ma façon de voir les choses.

Pour vous détromper quelque peu :

  1. Oui j'ai des enfants, un garçon et une fille. Ce sont mes enfants biologiques. J'aime beaucoup les enfants.

  2. J'en connais un peu sur les Chinois puisque ma compagne de vie est une Chinoise née à Taïwan d'un père chinois et d'une mère taïwanaise. Ils sont aussi ma famille. Soit dit en passant, nous vivons très harmonieusement et elle est parfaitement au courant de mon opinion sur le sujet.

  3. J'ai visité Taïwan et beaucoup entendu parler de la Chine autant par la famille que par des amis qui y ont vécu ou séjourné.

  4. J'ai vu des reportages et des récits de cas qui expliquent le processus de l'adoption internationale. Et pas seulement en Chine. La position de certains pays d'Amérique du Sud a influencé mon opinion.

  5. J'ai vu le film très émouvant de Wayne Wang Le club de la chance (The Joy Luck Club). Si vous ne l'avez pas déjà vu, courrez le louer, vous allez vous régaler.

Mon expérience, mes idées romantiques et l'information fournie par les médias — dont je suis le premier à reconnaître les faiblesses — m'ont poussé à exprimer mon opinion à partir des questions suivantes :

  1. Il en coûte 18 000 $ (on me dit 30 000 $ aujourd'hui) pour adopter une Chinoise. Compte tenu du coût de la vie en Chine, si on cherche véritablement à aider la petite orpheline, n'y aurait-il pas d'autres moyens que l'arracher à son pays, sa culture et sa mère biologique ? Où va tout cet argent ? Peut-on me présenter une ventilation des frais ?

  2. Sachant que l'être humain n'agit jamais contre ses plus grands intérêts personnels, ne peut-on pas questionner la prétendue «noblesse » de ceux qui paient un montant aussi important pour devenir parents ? Eva Duarte de Perón n'avait-elle pas raison de dénoncer les pièges de la philanthropie ?

  3. Il y a au Québec des enfants qui vivent dans la très grande misère, pourquoi alors ne pas plutôt contribuer à « sauver » un enfant québécois sans l'extraire de sa famille biologique ? Cette prétendue aide à la Chine ne contribue-t-elle pas à importer la misère chez nous ?

  4. On a constaté que trop de garçons sans « filles à marier » contribuait à augmenter les comportements délinquants de ceux-ci. Nous savons que dans la culture chinoise, on favorise plutôt la naissance des garçons. Comme on dispose maintenant des moyens techniques pour connaître le sexe de l'enfant à naître certains avortent jusqu'à ce qu'un garçon se présente. Ce sont presque exclusivement des filles que les Chinois vendent à l'étranger. Les adopter, ne contribue-t-il pas à empirer le déséquilibre démographique et la délinquance en Chine?

  5. Au Québec, sous Duplessis, on arrachait systématiquement l'enfant « illégitime » à la mère naturelle pour le donner en adoption à un couple dont les moyens financiers et la « morale » pouvaient leur permettre d'être parents selon les critères de l'époque. Notre attitude complaisante envers l'adoption à l'étranger ne démontre-t-elle pas que nous avons simplement exporté ce problème et que notre mentalité québécoise à ce chapitre est la même que celle qui triomphait durant les années de la Grande Noirceur ?

  6. Pour faire taire nos appréhensions à ce sujet, on nous dit toujours que ces filles adoptives ont été abandonnées dans un panier. Dans un pays où la censure de l'information est reconnue, tout comme la proverbiale phobie du Chinois-qui-ne-veut-pas-perdre-la-face, peut-on véritablement croire cette explication simpliste ? Connaissant l'appétit financier des Chinois, l'énorme montant qu'ils exigent pour céder leurs filles à l'adoption ne vient-il pas en contradiction avec l'esprit philanthropique présenté ?

  7. Si le 18 000 $ (ou 30 000 $) était donné, mais véritablement donné en toute générosité, à la mère chinoise nécessiteuse, se départirait-elle de sa fille ? Pourquoi une mère chinoise abandonne-t-elle sa fille ? Ne pourrait-on pas aussi adopter la mère en même temps que sa fille comme le propose l'organisme Vision Mondiale?

  8. Si on se permet de fixer un prix sur le noble geste de l'adoption, n'est-on pas automatiquement soumis aux lois du marché ? La loi de l'offre et la demande ne régissent-elles pas cette activité économique comme n'importe quelle autre ? Si je ne dispose que de 17 000 $ (ou 29 000 $), il me manque donc 1 000 $ pour « adopter » ma petite Chinoise. Pour quelques dollars manquants, cette petite fille mourra. Et à l'opposé, si cette adoption ne coûtait que 2 000 $ en tout, ne pourrions-nous pas « sauver » toutes les petites Chinoises en manque de famille ? En effet, l'argent ne serait alors plus une barrière à l'adoption. Et du coup, les orphelinats chinois se videraient : aussitôt arrivées, aussitôt adoptées. On n'aurait donc peut-être pas besoin de tant d'argent pour financer ces orphelinats...

  9. Pour vérifier qu'elles ne sont pas maltraitées, on nous dit que les autorités chinoises prennent régulièrement des nouvelles de ces petites filles adoptées. En contrepartie, avons-nous le droit de savoir comment sont gérées les sommes payées pour ces filles ? Quels moyens les Chinois prennent-ils pour enrayer le problème à la source ?

  10. Est-ce que l'adoption des petites Chinoises est perçue au Québec comme un problème à enrayer ou comme une bénédiction permettant à des parents en manque d'enfants de régler leur problème de fécondité ou autre ? Et s'il est véritablement perçu comme un problème de la Chine, que font les familles adoptives pour essayer d'éliminer ce problème à la source ? Ont-elles sur place des représentants qui cherchent et militent en vue de trouver une solution ?

Plus que tout autre, j'adore le charmant minois du bébé Chinoise et je serais tenté de me l'approprier par tous les moyens possibles sauf que, ces questions me posent un problème. Sans doute vous les êtes posées à vous-même avant d'adopter. Je vous invite à m'exprimer votre position. Je ne demande qu'à changer mon point de vue. Si ça se trouve, j'en adopterais bien une moi-même. Soyez convaincante.

Mais peut-être les avez-vous escamotées et refoulées. Votre réaction excessive est peut-être une manifestation d'impuissance et de culpabilité qui choisit d'agresser plutôt que d'avoir la force d'expliquer et de comprendre. L'expérience m'a souvent montré qu'une personne qui se sent coupable (je ne dis pas ici qui est coupable) n'a rien d'autre qu'une extrême agressivité à manifester pour se défendre.

Pour vous aider à construire cette argumentation, voici le site sur lequel je publie mes textes d'opinion et mes réflexions personnelles : www.philo5.com

Comme vous pourrez le constater, mes textes n'occupent qu'une partie de ce site. Vous y trouverez toute la démarche d'une pensée qui cherche à émerger. Comme si je mettais mon portefeuille à votre disposition faites-en bon usage. Cependant, je vous mets tout de suite en garde contre la tentation d'utiliser les informations personnelles que vous y trouverez pour « me » détruire. Cette approche ne ferait que confirmer votre faiblesse. Je vous suggère plutôt de construire votre argumentation positivement. Mon opinion personnelle a très peu d'importance. La manière dont vous étayerez et défendrez la vôtre importe beaucoup plus. Je disparaîtrai de votre vie aussi rapidement que j'y suis entré. Mais l'opinion qui nous a mis en contact, vous risquez encore de la rencontrer. Comment y ferez-vous face ? Serez-vous toujours aussi désarmée ou aurez-vous choisi de vous défendre honorablement ?

Mes opinions, je n'y suis pour rien puisque comme pour tout le monde, elles me viennent et s'emparent de mon esprit bien avant que je les comprenne. J'aimerais avoir des opinions dans lesquelles tout le monde aime se mirer, mais si j'ai les opinions que j'ai, croyez-moi, c'est plutôt à cause de ma situation et mes propres expériences de vie, lesquelles sont, pour la plupart fortuites puisque, comme tout un chacun, j'ai été jeté dans le monde sans avoir demandé la vie que j'ai. Les opinions sont des mèmes [1] dont nous sommes le jouet. Je me garde bien qu'elles fassent obstruction à mon plus grand désir qui est celui d'aimer mon prochain.

Maintenant, que penseriez-vous de moi si cet échange vous avait permis de trouver le discours qui vous aura donné la force de construire une solide argumentation pour défendre votre position face au prochain qui vous avancera des arguments semblables aux miens ? À ce titre, celui qui pense autrement que nous ne mérite-t-il pas tout notre respect d'avoir concouru à bâtir notre force de cohésion ? Les autres, ceux qui sont incohérents et ignorants, doit-on seulement leur adresser la parole ? Mais qui est complètement ignorant et qui peut prétendre véritablement connaître ? Avec nos connaissances et ignorances partielles, nous vivons, pensons et émettons des opinions. Y a-t-il quelque chose là de tellement dramatique ? Vous vous êtes blessée sur la mienne qui peut tout aussi bien surgir de quelqu'un d'autre. Comment choisirez-vous de vous protéger la prochaine fois ?

Si j'ai mis tant d'énergie à répondre à votre message insultant, c'est que je refuse de voir en vous la personne bête et ignorante que vous projetez sur moi. Je veux vous estimer. Je voudrais par mon texte susciter le meilleur à sortir de vous et non pas le pire. La plume exprime la couleur de l'âme. J'aurais plaisir à voir la vôtre sous une couleur moins cruelle.

Je vous remercie de votre critique. Celle-ci m'a fourni l'occasion de préciser ma pensée... et, malheureusement pour vous, de raffermir mon point de vue. À moins que vous répondiez à mes questions de façon convaincante... J'attends votre repartie.

Mes plus cordiales salutations.

François Brooks

www.philo5.com

[1] Le mème est une notion nouvelle en philo. Je propose ce texte pour vous familiariser :
http://www.philo5.com/Cogitations/030903%20Meme.htm

Philo5...
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