030909

Rapport au temps

par François Brooks

Le premier mandat de l'école est de conditionner l'élève, quel que soit son niveau ou sa discipline, à la ponctualité. Peu importe le taux de décrochage scolaire, ce conditionnement réussit. Il est si important qu'il sort du cadre de l'évaluation des compétences : Aucune note académique n'est expressément attribuée aux étudiants retardataires ni à ceux qui sont à l'heure, mais on évalue la ponctualité à chaque cours en prenant les présences. Après ce conditionnement, le rapport au temps de l'individu est modifié et accordé à celui des exigences sociales modernes. Bien sûr, il y a encore des retardataires mais ce fait est beaucoup plus une manifestation de l'habileté plus ou moins grande à gérer les conflits d'horaires et motivations personnelles. Le rapport au temps social est connu et intégré.

 

Dans l'antiquité, lorsqu'on donnait rendez-vous à quelqu'un, s'il se présentait avec plus ou moins trois jours de décalage, on l'estimait raisonnablement ponctuel. Aujourd'hui, quinze minutes passé l'heure vous êtes un retardataire. A-t-on seulement une petite idée de l'ampleur qu'a pris ce conditionnement collectif dans notre vie? Pour ma part, je ne pourrais tout simplement pas vivre sans montre à mon poignet. J'éprouverais un sentiment de panique. Je veux savoir l'heure qu'il est pour ne pas être en retard au travail, pour savoir si j'ai assez dormi, si c'est l'heure de manger, l'heure de boire, si, à cette heure, les magasins ou les bureaux sont ouverts ou fermés, si je peux téléphoner à un ami sans trop risquer de le déranger, ou si j'ai encore le temps de faire quelque chose avant ce qui est prévu à mon horaire. Pourquoi mon rapport au temps est-il devenu infernal?

 

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Quand je répare un luminaire, je dois parfois bloquer la circulation sur une rue pour quelques minutes. Rien de compliqué. J'arrête mon camion après avoir allumé mes gyrophares, flèche et clignotants depuis l'intersection précédente pour prévenir. Je monte dans ma nacelle et effectue la réparation qui, le plus souvent, ne prend que quelques minutes. Il faut voir les automobilistes : C'est la panique. Par tous les moyens, on essaie de se soustraire à ces cinq minutes de « captivité ». On me contourne par la ruelle, par le trottoir ou en reculant jusqu'à l'intersection pour changer de rue. Certains essaient même de m'intimider en klaxonnant ou en m'engueulant. Il y en a même un, une fois, qui a coupé le moteur de mon camion pour se venger avant de reculer afin de s'évader. Et je travaille la nuit, hors des heures de pointe. Cette impatience illustre bien notre dressage collectif à la ponctualité. Le temps est devenu une denrée rare et précieuse ; que personne ne s'avise de nous en voler.

 

Je n'y échappe pas non plus dans mes déplacements personnels. Peut-être plus que tout autre, je déteste être bloqué dans mon itinéraire. Si j'ai adopté le vélo comme moyen de transport, c'est qu'il n'y a aucun autre moyen qui soit aussi rapide et qui garantisse autant la ponctualité quand on habite et travaille dans une grande ville. Et si j'ai choisi d'habiter près de mon travail, c'est que rien ne m'importe autant que d'échapper aux délais innombrables qu'occasionne la vie en automobile. Comme tout le monde, peut-être mieux que tous, j'ai subi efficacement mon conditionnement à la ponctualité.

 

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Le temps, après l'argent, est la seconde « denrée » qui nous fasse le plus défaut. Pourtant, que de temps perdu à faire mille choses inutiles comme, entre autres, regarder la télévision. Y a-t-il quelque chose de moins vital? Pourtant, chacun confie son discours spirituel à ce « voleur de temps » pour se débarrasser de l'encombrement d'avoir à penser par soi-même de nombreuses heures à chaque semaine.

 

Notre rapport au temps est paradoxal. Tantôt nous le distribuons parcimonieusement comme si rien n'avait davantage de valeur, tantôt nous le dilapidons comme un objet encombrant.

 

Il m'arrive souvent, constatant la passion avec laquelle je m'adonne à une certaine activité (un débat, entre autres), de réaliser combien est dérisoire cette activité pour laquelle je donnerais ma vie alors que toute cohérence dans celle-ci disparaîtrait après seulement huit jours sans manger, 48 heures sans sommeil ou aussi peu que quelques minutes sans respirer.

 

Un ami philosophe opéré, vivant depuis plusieurs années avec le cœur d'un autre dans sa poitrine, me confia une fois qu'il ne disposait de pas plus de quatre heures de vie efficace par jour. Le reste étant consacré à l'entretien de sa machine corporelle, surtout à dormir. La fatigue lui volant la plus grande partie de son temps quotidien. Ceci m'a rappelé (mais pourquoi donc l'avais-je oublié?) que le corps a ses exigences. Même si cette société m'a convaincu qu'il faut que je dégage le plus de temps possible pour jouir des mille artifices de notre éden moderne, ma machine corporelle a ses exigences. Je voudrais pouvoir prendre un comprimé pour régler ce problème. Un comprimé vite pris qui remplacerait le repas et le sommeil.

 

Je suis si occupé que je me demande parfois où je trouverais le temps de jouir des choses que je pourrais acheter si je gagnais à la loterie. Si je refuse de participer à tout concours, c'est que je n'ai pas le temps de gagner. Je suis occupé à perdre le moins de temps possible de ma vie qui accélère à mesure que je vieillis.

 

Et dire que les animaux n'occupent leur temps à rien d'autre que l'entretien et la reproduction de leur machine corporelle. Pire, un article dans la revue Science & Vie de janvier 2003 démontre scientifiquement que le temps n'existe pas (!!!). C'est prouvé! Je viens donc de vous voler un temps fictif que vous venez de prendre pour lire ce texte et moi-même, perdre quelques heures irréelles à le rédiger.

 

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- Bonjour dit le petit prince.

- Bonjour, dit le marchand.

C'était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l'on n'éprouve plus le besoin de boire.

- Pourquoi vends-tu ça? Dit le petit prince.

- C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.

- Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes?

- On en fait ce que l'on veut.

- Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

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