Textes F. B. 

François Brooks

1988-2012

 

 

Avant-propos 

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dés l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. [...] Je suis moy-mesmes la matiere de mon livre : ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quattre vingts.

Montaigne, Essais, 1580 [1]

On a coutume de croire que nos pensées nous sont propres, qu'elles nous appartiennent, qu'elles doivent rester libres de toute censure, privées et inaliénables. Pourtant, tout le langage symbolique et les signes qui l'accompagnent nous proviennent de conventions sociales sans lesquelles elles n'auraient aucun sens. Quelle serait l'utilité d'une langue connue d'une seule personne ? Chinois, français ou afrikaans, le langage nous vient des autres, de la culture dans laquelle nous baignons. Quand nous nous l'approprions, nous perdons de vue le fait que nous sommes habités par cette culture, que ce sont les autres qui s'introduisent en nous par leurs signes, leurs symboles. Pour nous distinguer nous personnalisons notre langage, souvent sans nous en rendre compte. En effet, de l'intérieur de nous-mêmes, comment pouvons-nous savoir ce que les autres voient, sentent et perçoivent de nous ? Nous avons donc besoin d'un outil pour s'extirper de soi-même et se regarder comme dans un miroir ; faire que notre rapport à soi-même soit celui du rapport avec quelqu'un d'autre. Ainsi dédoublé, on dispose d'un instrument pour se regarder penser.

L'essai personnel est un style d'écriture inauguré par Montaigne. Après avoir lu les auteurs classiques, les philosophes et autres écrits importants, il s'est donné un moyen de voir sa propre pensée pour mieux la réfléchir, la comparer, la conforter, l'invalider ; bref, pour l'essayer, la tester. Ainsi pouvait-il mieux voir comment ses propres sentiments pouvaient s'accorder à sa pensée. Lire Montaigne dans le seul but de se donner une fenêtre sur sa personne et son époque serait déjà très profitable, mais nous priverait de l'essentiel. C'est l'exemple d'un outil unique conçu pour s'extirper de soi-même qu'il nous invite à suivre, un outil philosophique d'une fantastique utilité puisqu'il nous permet de naître à nous-mêmes.

Ce type d'écriture et de lecture philosophique se distingue des autres littératures en ce sens qu'elle ne poursuit pas les buts coutumiers de la communication écrite. C'est souvent à s'y tromper, mais on ne cherche en rien à convaincre les autres, les informer, les divertir, ni les confronter. Comme l'autre est soi-même, c'est un miroir qui nous parle et nous montre notre apparence sociale comme le miroir au mur nous présente ce que les autres verront lorsque nous sortirons de la maison.

L'écriture de soi est un exercice difficile, mais il est maintenant facilité comme jamais par l'ordinateur, outil sans pareil de mémoire personnelle et collective. La lecture de soi est une tâche sévère et implacable. C'est l'exercice philosophique le plus difficile, non pas pour s'admirer comme Narcisse, mais pour connaître celui que les autres perçoivent, celui que l'on appelle « je », et avec lequel nous ne serons jamais en rapport autrement que de l'être.

Mes textes sont donc à lire d'une manière différente d'autres textes puisqu'ils sont un outil personnel que l'on peut difficilement comprendre autrement qu'en pratiquant soi-même ce genre d'écriture et de relecture. Si je vous les propose, c'est dans le seul but de vous inciter à créer vous-même votre propre miroir philosophique littéraire, vos propres essais, comme une photographie de votre pensée.

 

[1] Essai I, Au lecteur

Philo5
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