060625
de Éric Stern
Bonjour
Je me présente la cinquantaine, directeur de plusieurs institutions accueillant des enfants et des adolescents en difficulté je vis en Suisse.
J’ai parcourus votre site et l’envie m’est venue de partager quelques interrogations « philosophiques »
Notamment je recherche des auteurs ou des personnes qui s’intéressent à la matière de la pensée. Je me permets de vous envoyer un extrait d’un travail sur la dualité qui situe mon questionnement.
« En effet si tout à une existence matérielle, les pensées, si elles proviennent de la matière, devraient être quelque chose de matériel. Ma question est de savoir de quelle matière est donc faite une pensée une fois qu’elle est pensée?
Pour nous, dans notre espace temps et à partir de nos moyens d’appréhender et d’observer le monde nous pouvons dire que ce qui existe « est »!
Ce « est » occupe une place et dure un moment, parallèlement ce qui « est » influence un espace et un temps. Ce « est » est forcément en relation d’interdépendance avec le reste de ce qui « est » simplement par le fait qu’il est perçu. L’état d’être le « est » est à la fois lier au reste de l’existant et différent de ce reste. L’un ne peux aller sans l’autre.
Si tel n’était pas le cas la chose ne serait pas, je veux dire par là que rien n’existe, pour nous, qui n’ai une influence ou qui puisse être influencé. Rien n’existe pour nous qui ne puisse être perçu. Peu importe d’ailleurs les moyens par lesquels la chose est perçue.
Or à ma connaissance, je ne peux ni être influencé par rien ni influencé rien et encore moins percevoir rien. Si donc tout est matériel, tout les états et toutes les productions de ces états, semblent conséquemment devoir être aussi matériels, sinon comment serait-ils influencés ou influenceraient-ils le reste?
Une chose n’existant, qu’en soi, sans relation possible avec l’ensemble par le fait même qu’elle ne soit pas en interdépendance n’existe pour notre univers simplement pas.
Il faut bien un quelque chose pour être influencé, pour influencer et être perçu.
Or ma pensée influence et est influencée, elle-même semble être perçue, voilà qui me parait justifier la question de savoir de quelle matière elle est constituée et pas simplement de quelle manière elle se constitue?
Autrement dit, si ma pensée est le produit d’une activité matérielle quelle est la matière de cette production finie, d’autant plus que, pour ma part, je ne connais rien de matériel qui produise autre chose que quelque chose de matériel.
Tout ce qui est pensé est donc matériellement existant et la pensée comme d’ailleurs les sentiments ou les sensations apparaîtrons un jour au chercheur sous forme de petites particules porteuse de quoi au fait… ou alors…
C’est que la matière à créer de l’immatérialité! Ce fait serait tout aussi prodigieux que le fait qu’un l’esprit aie crée la matière et ce faisant l’univers. Précisément j’avance l’hypothèse qu’il existerait une autre forme de matière que l’on appellerait faute de la connaître immatérielle.
Le « Je » que je ressens, éprouve, pense et suis peut-être serait-il cette substance? »
Voilà je ne sais si cet extrait est assez explicite pour percevoir le genre d’interrogations?
Au plaisir de vous lire. Salutations les meilleures.
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050528
Bonjour
à vous Monsieur Éric Stern
Une petite recherche sur votre nom m’a conduit à votre site Internet http://www.educh.ch/Eric-Stern/Eric-Stern-Ethique.htm. À moins qu’il y ait erreur sur la personne, j’ai pris plaisir à faire plus ample connaissance.
Je suis flatté de votre visite sur Philo5 et je vous remercie de m’avoir partagé votre réflexion philosophique. J’y ai inséré mes commentaires (entre parenthèses plus bas). Vous y trouverez les philosophes avec lesquels je pense que vous aimeriez prolonger votre réflexion.
Comme certains détails d’écriture (coquilles, grammaire, etc.), à mon sens, portaient à confusion, j’ai pris la liberté de réécrire votre courriel à la manière dont je l’ai compris. J’espère que vous ne m’en voudrez pas et que vous me corrigerez si ma compréhension trahit votre pensée. Je m’en excuse à l’avance.
J’ai surligné (en bleu) ce qui me semblait être la clef de la réflexion que vous me proposez. J’y vois quelque chose d’original puisque votre idée pousse un peu plus loin la réflexion de Berkeley et fait mentir en quelque sorte la monade sans fenêtre de Leibniz. Plus loin que le « Être c’est être perçu » de Berkeley, vous affirmez en substance « Être c’est être en relation ». Ceci rétablit l’existence des objets inanimés. C’est intéressant. Mais avec les objets inanimés, Leibniz vous dirait que cette relation en est une à vous-même, à votre propre monade. Et Berkeley vous dirait qu’un arbre qui tombe dans la forêt sans oreille pour l’entendre ne fait pas de bruit, puisque le bruit est précisément quelque chose qui n’existe pas sans une oreille pour le percevoir.
J’espère que tout comme moi, vous apprécierez cet échange, cet « être en relation » qui, dans nos perceptions mutuelles nous créent l’un pour l’autre. Si vous me le permettez, il me ferait plaisir de publier nos courriels sur ma page « Quelques appréciations » et ainsi prolonger peut-être notre relation en un peu plus d’être par l’ « être pour les autres ».
Mes plus amicales salutations
François Brooks
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Bonjour
Je me présente la cinquantaine, directeur de plusieurs institutions accueillant des enfants et des adolescents en difficulté je vis en Suisse.
J’ai parcouru votre site et l’envie m’est venue de partager quelques interrogations « philosophiques ». Notamment je recherche des auteurs ou des personnes qui s’intéressent à la matière de la pensée. Je me permets de vous envoyer un extrait d’un travail sur la dualité qui situe mon questionnement :
« En effet si tout a une existence matérielle, les pensées, si elles proviennent de la matière, devraient être quelque chose de matériel. (Lucrèce vous donnerait raison. Pour lui comme pour tout épicurien matérialiste tout est composé d’atomes, y compris la pensée.) Ma question est de savoir de quelle matière est donc faite une pensée une fois qu’elle est pensée?
Pour nous, dans notre espace temps et à partir de nos moyens d’appréhender et d’observer le monde nous pouvons dire que ce qui existe « est »! (Heidegger a beaucoup trituré la notion d’« être »)
Ce « est » occupe une place et dure un moment. Parallèlement ce qui « est » influence un espace et un temps. Ce « est » est forcément en relation d’interdépendance avec le reste de ce qui « est » simplement par le fait qu’il est perçu. L’état d’être le « est » est à la fois lié au reste de l’existant et différent de ce reste. L’un ne peut aller sans l’autre.
Si tel n’était pas le cas la chose ne serait pas, je veux dire par là que rien n’existe, pour nous, qui n’ait une influence ou qui ne puisse être influencé. Rien n’existe pour nous qui ne puisse être perçu. (« Être, c’est être perçu » disait Berkeley.) Peu importe d’ailleurs les moyens par lesquels la chose est perçue. (Non pas « Je pense donc, je suis » de Descartes, mais plutôt : « On réagit donc, j’existe ». (citation #26))
Or à ma connaissance, je ne peux ni être influencé par rien, ni ne rien influencer et encore moins ne rien percevoir. Si donc tout est matériel, tous les états et toutes les productions de ces états, semblent conséquemment devoir être aussi matériels, sinon comment serait-ils influencés ou influenceraient-ils le reste? (Encore une fois, Épicure, Lucrèce et tout le mouvement matérialiste vous approuvent.)
Une chose n’existant, qu’en soi, sans relation possible avec l’ensemble, par le fait même qu’elle ne soit pas en interdépendance, n’existe – pour notre univers – simplement pas. (Mais l’abstraction est-elle matérielle? L’Idée du cercle, par exemple, est-elle matérielle? Que diriez-vous à Guillaume de Champeaux, Roscelin et Abélard pour les convaincre?)
Il faut bien un quelque chose pour être influencé, pour influencer et être perçu.
Or ma pensée influence et est influencée. Elle-même semble être perçue. (Mais Leibniz vous contredirait en disant que la monade est sans fenêtre) Voilà qui me paraît justifier la question de savoir de quelle matière elle est constituée et pas simplement de quelle manière elle se constitue?
Autrement dit, si ma pensée est le produit d’une activité matérielle, quelle est la matière de cette production finie? D’autant plus que, pour ma part, je ne connais rien de matériel qui produise autre chose que quelque chose de matériel. (Est-ce que l’électricité c’est de la matière? Einstein aurait dit oui puisqu’il avait démontré que la matière c’est de l’énergie. Pourtant, des expériences ultérieures en physique des particules ont démontré qu’à un certain niveau de « zoom-in », on ne sait plus si ce qu’on observe est une onde ou une particule. Une onde pourrait-elle être considérée comme une forme de pensée? Berkeley nous dirait que, onde ou matière, il n’en faut pas moins toujours un esprit pensant pour les percevoir.)
Tout ce qui est pensé est donc matériellement existant et la pensée comme d’ailleurs les sentiments ou les sensations apparaîtrons un jour au chercheur sous forme de petites particules porteuse de quoi au fait… ou alors…
C’est que la matière a créé de l’immatérialité! Ce fait serait tout aussi prodigieux que le fait qu’un esprit ait crée la matière et ce faisant l’univers. (Lire mon texte « L’œuf et la poule ») Précisément j’avance l’hypothèse qu’il existerait une autre forme de matière que l’on appellerait, faute de la connaître, immatérielle. (Vous rejoignez ici Berkeley avec son immatérialisme.)
Le « Je » que je ressens, éprouve, pense et suis peut-être serait-il cette substance? » (Et sous l’inspiration de Socrate, nous revenons au point de départ : « Qu’est-ce que la pensée? Qu’est-ce que l’esprit? Qu’est-ce que la matière?)
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Voilà je ne sais si cet extrait est assez explicite pour percevoir le genre d’interrogations?
Au plaisir de vous lire. Salutations les meilleures.
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060626
Merci
pour la réponse je vais approfondir.
Oui, c’est bien moi sur le site.
Mes excuses pour la forme, je me suis aperçu que l’extrait envoyé venait d’une version en chantier. Ce genre d’aventure m’arrive quelquefois, je ne suis un spécialiste, ni de l’ordinateur ni du classement!
Je pense que vous avez compris ma réflexion. Justement, la double nature, ondulatoire et corpusculaire, de la particule pose ce genre de question. De quoi est constituée justement cette onde pour être perçue?
L’arbre qui tombe dans la forêt agite de l’air, cet air frappe mon tympan les processus qui suivent chimicos, électricos pour passionnant qu’ils soient restent des conséquences matérielles d’un fait matériel. Le récepteur ne fait que donner une lecture du phénomène de l’agitation de l’air, un autre récepteur aurait donné une autre lecture d’un changement d’état la mise en mouvement de l’air en cette occasion. Jusque là d'accord, mais ensuite voilà mes processus chimocos, électicos qui deviennent un bruit et que ces mêmes processus engendrent la pensée : j’entends un bruit! Il y a là pour moi un saut, une rupture dans une continuité, une émergence de quelque chose que je ne saisis pas. Voilà en partie pourquoi la réponse des atomistes ne me satisfait pas complètement.
Vous avez raison je conçois la capacité d’être en relation à soi, à l’autre et à l’environnement comme primordiale.
Voilà ce qui me vient à chaud ce matin au réveil.
Avec mes amitiés
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060628
Bonjour
à vous monsieur Éric Stern
Ce « saut » que vous identifiez parfaitement, est la plus vieille interrogation philosophique du monde, la plus fascinante. Depuis Platon qui avait martelé l’idée que l’esprit est distinct de la matière, cette interrogation n’a cessé de fasciner les philosophes et votre formulation actuelle démontre bien que cette « magie » de l’esprit ne laisse pas de nous étonner et de se réactualiser sans cesse dans la question : « Quel est le chaînon manquant entre la matière et l’esprit? ».
Selon les époques, les philosophes à la mode penchent davantage pour l’idéalisme ou le matérialisme. Et parfois même la polémique fait rage quand on sort de domaine philosophique pour s’inscrire dans la foi dogmatique. On en retrouve alors certains si fanatiques qu’ils sont prêt à mourir pour défendre leur thèse, qu’elle soit du camp idéaliste (comme les Croisades chrétiennes du Moyen Âge qui défendaient mordicus l’esprit contre la matière) ou matérialiste (comme les communistes soviétiques du XXe siècle qui défendaient mordicus la matière contre l’esprit).
Platoniciens
contre marxistes,
qui a raison? À vous de décider. Sans être
fanatique, la
question se pose toujours et il peut être très amusant de se positionner en
faveur de l’un ou de l’autre comme on le fait au hockey ou pour tout autre
sport d’équipe. Dans votre dernière réflexion, vous semblez attiré vers
l’esprit mais vous aimeriez bien ne pas perdre le lien avec la matière. Et c’est
bien la magie de cette question : aussitôt qu’un point de vue se précise,
l’autre disparaît. Il est impossible d’être à la fois matérialiste et
spiritualiste. Comme dans l’effet d’optique de la tore où, la position de
celle-ci s’inverse selon qu’on la regarde dans sa partie gauche ou droite.
La revue Science & Vie d’octobre 2005 avait publié un dossier très intéressant sur cette réflexion où ils affirmaient que « ce que nous prenons pour la réalité n’est en fait que l’information que nous avons sur elle ». La nouvelle façon de désigner « l’esprit » est maintenant « l’information » mais l’interrogation reste toujours aussi vivante… (suivez le lien…)
C’est un plaisir pour moi d’observer comment s’actualise un questionnement aussi essentiel chez une personne de votre qualité et d’y participer. Vous me semblez posséder un talent exceptionnel pour la philosophie. Au plaisir de vous lire.
Mes plus amicales salutations.
François Brooks
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060628
Cher
François, merci de votre réponse et de l’échange.
L’anneau de Möbius et votre idée de ne pouvoir être à la fois
spiritualiste et matérialiste me questionnent et me poussent à préciser plus
avant ma position sur la dualité.
Je parle bien de dualité et pas de dualisme.
Mais premièrement je voudrais préciser que dans le champ où je me place au sujet de ces questions il n’est pas important d’avoir raison ou tort, mais de prendre position, d’argumenter et de contre argumenter avec d’autres et avec soi pour que le dialogue, la relation augmente notre conscience de sujet.
Tour à tour et quelquefois simultanément metteur en scène, acteur et spectateur, l’échange est mon territoire et la relation ma patrie. La démarche de penser, le cercle herméneutique de la réflexion est sans fin ; que je dialogue avec moi-même ou avec d’autres, l’échange est ma respiration.
Si le débat s’enflamme c’est que la pensée, même raisonnable ne va pas dans l’action sans passion, mais il n’est pas question de position partisane. « Je sais que je crois sans pour autant croire que je sais » cette conscience rend modeste.
Mais revenons à la dualité
Ma position de béotien, autodidacte en la matière, m’autorisant à ignorer le savoir académique me permet de redonner ici, des termes, une définition qui sert au plus près des idées que je voudrais essayer de penser.
Fort de l’autorisation que je m’octroie, je me permets de redéfinir la dualité dont il sera question, autrement que comme deux territoires séparés par une frontière infranchissable. La dualité dont je parle n’est pas le dualisme. Là où le dualisme sépare, la dualité met en tension. Je sais que la vision séparatrice dualiste est une conception passablement utilisée depuis Platon, via Descartes jusqu'à nos jours. Cette position n’entre pas dans mes vues pas plus d’ailleurs que l’idée du Yin et du Yang qui sépare des territoires, même en admettant que l’un des territoires contienne une partie de l’autre. Précisons que je ne confonds pas sous le terme de dualité, et pour les mêmes raisons, les deux modes d’une même réalité, à la manière d’un Spinoza.
Quoiqu’en ce qui concerne la pensée de Spinoza, la chose mériterait d’être approfondie dans le sens où il parle bien de plusieurs modes, perçus par nous, pour une seule réalité. Il reconnaît ainsi à mon sens la réalité de la dualité. Le parallèle avec la nature corpusculaire ou ondulatoire de la lumière et tentant même, si dans le cas de la lumière, il est permis de supposer que, des mesures scientifiques que nous savons effectuer, dépend la nature de ce qui apparaît.
Pour les modes de Spinoza, il en va un peu de même si ce n’est que le bien et le mal, s’ils sont liés, ne peuvent être à mon sens confondus comme une seule et même chose. C’est ce que pourrait laisser entendre l’idée de la dualité si je ne la situe que dans le regard de l’observateur. Or la dualité est plus que cela, si elle est bien effectivement dans le regard de l’observateur c’est qu’elle est organisationnelle de notre manière humaine d’appréhender la réalité. Elle ne dépend pas des humeurs de l’un ou l’autre observateur. Elle nous réunit sous la marque première de la différenciation.
En ce qui me concerne, la dualité dont je veux faire part se conçoit donc : ni comme un territoire, ni comme un mode, mais comme deux extrêmes reliés, créant la tension. À la manière du bâton de l’humoriste Raymond Devos, qui quoi que l’on fasse, présentera toujours deux bouts.
Pas séparée, mais différente quant à ses extrêmes, il n’y a ni discontinuité, ni rupture entre les pôles de la dualité telle que je la présente ici.
La dualité est tension me forçant, comme les autres, acteurs à devoir me situer constamment en fonction des polarités qui l’ont engendrées ou qu’elle engendre.
En plus de l’exemple du bâton de Devos, l’autre exemple que j’ai envie de présenter pour essayer d’être plus pointu au sujet de la dualité est celui du fameux anneau de Möbius. Voila une surface, qui ne présente qu’une seule face permettant si, on la suit du doigt de passer de l’intérieur à l’extérieur et qui, pourtant, si vous la prenez entre le pouce et l’index vous prouvera, que malgré l’inventivité de son créateur, elle a malgré tout bel et bien deux côtés. Deux côtés, mais possibilité de passer de l’un a l’autre en suivant la même face voilà à la fois la complexité, née de la différence et de la continuité, ajoutez à cela l’insécabilité de l’espace entre les opposés, et nous approcherons ma représentation de la dualité.
J’entends par dualité : « Une fragmentation et une continuité des parties d’un extrême à l’autre ». La dualité n’empêche pas l’unité elle la suscite et la stimule. Au sujet de la dynamique propre à la dualité, on peut concevoir une force ramenant vers le centre tout autant qu’une force attirante vers les extrémités. Ce sont ces forces qui créent la relation entre les parties. Bien évidemment, les notions centre et d’extrémité ne sont dans ce cas que des images.
Comme exemple je peux donner la société et l’individu qui seraient les extrêmes reliés entre eux par : la famille, le groupe, l’équipe, des individus, la nation, le couple, l’entreprise, le clan, la tribu. Chacune des parties occupe une place, dépendant souvent de notre représentation dans la chaîne entre individu et société, mais les humains que nous sommes ne restons pas statiques, nous nous promenons allégrement dans ces différentes communautés. Les espaces se recouvrent partiellement des no man’s land apparaissent, distinguer sans séparer, rapprocher sans fusionner, reconnaître non seulement les frontières, mais aussi le no man’s land ainsi que ces aires de chevauchements. Là on ne sait plus très bien où passe la limite. L’impression que je voudrais partager c’est que la dualité s’appréhende dans et par la conscience du mouvement de la pensée, cette mouvance, cette oscillation, dans les catégories floues ou repérables entre des extrêmes, sans jamais rompre le fil c’est comme cela que je comprends la complexité. Logiquement il s’en suit que l’appréhension complexe c’est le lien entre les extrêmes de la dualité. Pas entre les extrémités ce qui introduirait une idée de limite, mais entre les extrêmes eux-mêmes mouvants.
L’appréhension complexe est une matrice permettant de penser : les idées, les intuitions, les observations, les sensations, les savoirs, les découvertes, à la fois, j’insiste parce que là réside la difficulté, en distinguant sans séparer et en rapprochant sans fusionner. C’est une matrice qui postule de penser « en relation ». Il faut se représenter le film et pas la succession des photos, même si parfois l’arrêt sur image est nécessaire. L’appréhension complexe est une démarche tendant à rendre momentanément et partiellement intelligible pour l’homme l’incompréhensible complexité du monde.
Se pourrait-il dans cette affaire que la différence matière et esprit tienne à une qualité de la substance?
La pensée serait une qualité actuellement inappréciable de la matière parce qu’inobservable dans sont état matériel. Nous connaissons une base matérielle et organique nous observons des phénomènes et constatons un résultat : ça pense! Tout cela sans savoir vraiment ni de quoi cette pensée est faite ni comment elle advient?
Un petit schéma pour fixer cette idée. L’humain que je suis est juste le petit rectangle du centre avec la conscience d’avoir et d’être un corps d’avoir et d’être un esprit mais avec la perception intuitive qu’il ne s’agit pas d’une aporie mais d’une opacité venant en partie d’une difficulté à questionner cette affaire de la bonne manière. Comme vous le faisiez remarquer : « Et c’est bien la magie de cette question : aussitôt qu’un point de vue se précise, l’autre disparaît ».

Évidement cette idée de substance unique n’est pas sans conséquence cela interrogerait sur le fait que la matière est éventuellement susceptible de garder des traces de la pensée alors même qu’elle n’est plus constitutive d’un organisme vivant pour ne pas dire pensant?
De plus si création il y a eu, toute la matière de l’univers n’était-elle pas présente dans cette origine et avec elle tout ce qui a existé, existe et existera, y compris logiquement la pensée? Mais il ne faut pas aller trop vite, pour le moment j’en reste à cette réflexion que l’esprit est de la matière dans un état singulier ou que la matière est un état particulier de l’esprit, mais qu’il s’agit possiblement d’une même substance.
Pour étayer mon affaire de substance je pense ici à l’exemple de l’eau : vapeur, liquide ou solide. Descartes prenait comme exemple, si ma mémoire est bonne, la cire chaude ou froide. Dans les deux cas le changement est notoire, cependant la substance reste identique, et s’il en était de même entre la matière et l’esprit?
Je suppose ici que toute chose peut être comprise simultanément comme un tout en-soi et la partie d’un tout plus grand et que partant les qualités ou propriétés particulières apparaissent ou disparaissent selon l’ensemble constitué. Dans cette optique il se pourrait, de la même manière que la vie émerge de l’assemblage du non vivant, que la pensée émerge de l’assemblage du non pensant?
Référence faite à Aristote je suppose par là que la pensée est en « puissance » dans la matière non pensante comme le vivant est en « puissance » dans la matière non vivante ou en tout les cas que les conditions favorables à ce saut qualitatif ont existé à un moment donné dans notre univers permettant de passer de la « puissance à l’acte ».
Je ne sais si tout cela est rationnel ou irrationnel, mais tout au moins cela me paraît raisonnable.
Voilà qui rendrait le monde des idées moins abstrait et la chose matérielle moins concrète.
Le cheval et la chevalinité pourraient cohabiter comme les deux extrêmes d’un même bâton? La querelle des universaux n’est peut-être pas complètement terminée, les nominalistes et les réalistes décrivant les choses chacun d’un point de vue qu’il s’agirait pour nous de relier.
Tout ceci en ne me prenant pas trop au sérieux, mais en me prenant, au fil de ma pensée et de mon plaisir, au jeu de la recherche du sens.
Il se fait si tard que je ne sais si je dois vous souhaiter le bonsoir ou le bonjour, face à ce dilemme je me décide pour vous envoyer mes amicales salutations.
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060704
Cher
Eric
Voici les quelques réflexions que les vôtres m’on insufflées.
* * *
Il me semble voir en votre approche celle du philosophe Érasme qui voulait réunir les contraires. « Puisque la vie ne se manifeste que dans la multiplicité et les oppositions il faut donc tendre vers la sagesse humaine qui cherche à réunir les contraires sans exclure personne. » Humaniste avant l’invention du terme, il utilisait la mise en scène et le jeu de rôle avec ses élèves en tant qu’outil pédagogique, comme vous le faites. J’ai moi-même un vague projet en ce sens. Je vous en reparlerai à l’occasion.
Vous avez raison de parler de Spinoza si on veut éliminer la dualité. Je vois moins en quoi sa conception des modes peut aider notre réflexion mais il a en effet beaucoup travaillé pour essayer de nous faire voir la perfection du monde, sa non-dualité. Il a d’ailleurs été beaucoup critiqué par Voltaire dont le roman Candide illustre finement la limite de cette philosophie quand on l’applique au bien et au mal. Seul aspect d’ailleurs que vous exceptez très rapidement – à raison – dans votre réflexion. Parce que, quand on entre dans le « vivre ensemble », on ne peut théoriser librement sans avoir à un certain moment à trancher sur ce qui est permis ou non. Sade nous donne amplement matière à alimenter cette réflexion.
Pour le ruban de Möbius, il m’est
apparu que son utilisation pour illustrer notre propos s’évanouit à partir du
moment où on le considère pour ce qu’il est véritablement : un jeu
d’esprit. Je m’explique. Quand on le prend entre deux doigts, on a l’impression
qu’il y a un côté haut et un côté bas qui s’opposent alors qu’en réalité nous avons
affaire, dans notre monde tridimensionnel, à un cylindre aplati. Les surfaces
n’existent pas dans le monde
tridimentionnel
(voir le livre de Edwin A. Abbott, Flatland, dont je cherche
désespérément un exemplaire de la version française). Le ruban de Möbius, dans
la réalité, a une épaisseur. Si on considère cette épaisseur comme la réalité
du cylindre aplati qu’il est, on a simplement « tordu » ses
extrémités avant de les rattacher, d’où le truc de passe-passe qu’on fait à
l’esprit pour créer l’illusion qu’on a affaire à un haut qui s’oppose à un bas
tout en ayant une surface à un seul côté. Cet exemple n’illustre-t-il pas la
dichotomie pensée-étendue? Ainsi, la pensée serait un monde à part parce
qu’elle permet de faire des choses impossibles à la matière.
Je vois le point, le droite, la sphère, le plan et le volume comme des simplifications que la méthode cartésienne propose pour décomposer le monde en des concepts plus simples pour nous aider à le comprendre. C’est en quoi je suis tout à fait d’accord avec vous quand vous parlez de « L’insécabilité de l’espace entre les opposés ». Avez-vous remarqué que, à mesure que ce qu’on appelle le « progrès » avance, les espaces que nous habitons prennent de plus en plus les formes géométriques simpliste de notre pensée. Par exemple, l’automobile est en train de transformer la planète en plan à utiliser pour rouler. Nos habitations se réduisent facilement à des cubes et des sphères. Les chemins que nous utilisons sont les lignes qui lient nos cubes habités. La matière est-elle véritablement une juxtaposition de ces formes simples ou bien ne sommes-nous pas tout simplement en train de l’organiser pour qu’elle nous ressemble?
Mais si la pensée est distincte de la matière y a-t-il une supériorité de l’une sur l’autre? Ça, j’en doute. J’ai tendance à penser que la matière prévaut puisqu’un cerveau humain, même s’il peut penser le monde n’en est pas moins limité au volume de matière qu’il occupe mais ceci n’est qu’une prise de position comme vous invitez à le faire. J’admets volontiers les arguments qui invalident ma position, puisqu’ils la légitiment, par opposition. Et je m’autorise, au besoin, à en changer. Commode la non-dualité, n’est-ce pas? On n’a jamais tort…
* * *
Merci pour cette inspirante réflexion.
Mes plus amicales salutations.
François Brooks
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060706
Bonsoir,
mon cher François
Vite un petit mot pour vous remercier de l’échange. Première conséquence, je vais me pencher un peu sur Érasme. Excepter « L’éloge de la folie », livre que j’ai lu à mon adolescence, je ne connais pas le personnage. Évidement ses textes sur l’éducation et les méthodes pédagogiques auxquelles vous faites référence m’intéressent au plus haut point. Je n’ai bizarrement rien trouvé, sous son nom, à son sujet dans mes dicos de philo?
Ensuite, tous ces échanges me permettent de me positionner plus précisément et de me recentrer sur ma question de départ : quelle est la matière de la pensée une fois qu’elle est pensée? Posant la question de la sorte je ne doute pas de la matérialité de la pensée, mais je cherche autour de la « qualité » de cette matérialité.
La question de la dualité vous l’avez compris me passionne aussi et ce que je vous ai précisé à ce sujet est en fait une toile de fond de ma manière de penser. Comme l’obscur Héraclite, je pense que « la guerre est le père toute chose » dans le sens bien sur de la tension entre deux opposés et en même temps dans le droit fil d’Érasme je cherche à réunir les contraires. En fait, la dualité représente les extrêmes d’une non-dualité.
Je n’a pas le temps d’aller plus avant pour le moment, mais les vacances arrivant je vais approfondir et vous faire part de mes cogitations.
Au plaisir de continuer cet échange
Amitiés