par Étienne Millerioux - emj@altern.org
Les fondements de ma culture scientifique ont permis de me rassurer en répondant à beaucoup de questions métaphysiques existentielles – que tout humain se pose – en approchant la vérité du mieux qu'il me semblait humainement possible avec les moyens et connaissances de mon époque. Ma philosophie personnelle en ayant été profondément influencée jusqu’à présent. Comment ne pas remercier Darwin pour avoir tué dieu, ou Freud pour avoir commencé à démystifier la psyché ? La méthodologie scientifique est quasi-dogmatique chez moi. Une vrai croyance en soi, quoique l'épistémologie soit toujours là pour questionner les fondements de cette « croyance » ! Le problème de cette « croyance », réaliste, objective et matérialiste au possible, c'est qu'elle ménage bien peu mes aspirations en tant qu’individu. La toute puissance à laquelle l'humain aspire n'a jamais été aussi malmenée que par les scientifiques (Copernic, Darwin). Et malgré que la subjectivité humaine demeure, les réponses qu'apporte la science sont à mes yeux d'autant plus criantes de vérité qu'elle ne nourrissent pas notre narcissisme [1]. Il y a malgré tout des besoins psychiques et des peurs qui demeurent entiers au contact des « vérités » scientifiques. Le sens de la vie, sa finalité, le besoin d'importance, la quête d'absolu et de perfection, ou les peurs, celle de la mort par exemple, sont des besoins et interrogations anxieuses pour lesquelles la science apporte des réponses certes réalistes, mais peu satisfaisantes pour notre sérénité animale. Alors, évidemment, la schizophrénie est souvent préférée à l'observation scientifique, le refuge dans des croyances erronées étant généralement plus à même de combler nos besoins. La vérité, le réel, sont parfois trop dur à accepter pour que la plupart d'entre nous y confrontent complètement leurs équilibres psychiques, ou fassent simplement l’effort d’en faire la base de leurs pensées.
Beaucoup usent des possibilités de fuite dans les paradis artificiels, qu'il soit chimiques, culturels, idéologiques ou religieux, confortés dans leur démarche par le phénomène de groupe (qui rend con, Pierre Déproges le disait si bien). Bon, cela reste une simplification de ma pensée, car ces « outils » ne servent pas que la fuite de la vérité : les drogues peuvent soigner, donner du plaisir et ouvrir l'esprit ; une idéologie politique peut permettre de construire l'avenir et une religion faire naître une certaine grandeur d'âme ou une cohésion sociale. Mais ces moyens sont aussi souvent utilisés pour fuir des réalités psychologiquement trop contraignantes.
La culture est le premier facteur qui déforme vérité et réalité à travers le partage de mèmes qui apportent solutions et appartenance à tous les adeptes du panurgisme [2] (et nous le sommes tous un peu). Ce n’est pas pour rien qu’il faut être seul pour être libre ! Mais comme en bourse, il vaut souvent mieux avoir tort avec les autres, que raison tout seul … (tout du moins si on souhaite avant tout être heureux).
Pour justifier différemment la persistance de certains mèmes vraisemblablement faux ou inadaptés, on peut suggérer que les mèmes suivent leur propre loi d'évolution et ne poursuivent pas la logique ou la « vérité », et que cela influence nos comportements en tant qu’individu.
Certes, il arrive que l’homme soit empêtré dans un engagement de cohérence avec lui-même (voir la théorie de l’engagement) et soit tenté par la facilité de ne pas remettre en question les mèmes qui l’habitent, mais je pense l’individu en général capable de contraindre son adhésion à certains mèmes par son entendement et ses efforts d’ouverture d’esprit et de remise en question [3]. Nous sommes donc, en partie, responsables du processus de sélection (fitting process) des mèmes que nous entretenons; et possédons, à mon sens, un semblant de libre-arbitre. Nos métropoles et moyens de communication modernes, et la diversité des mèmes qui y cohabitent laissent une large place au choix individuel par le choix de mèmes variés. Schopenhauer disait : « L'homme est certes libre de faire ce qu'il veut, mais il ne peut vouloir ce qu'il veut » ; j’extrapolerai de cette pensée que nous sommes malgré tout limités par les choix de mèmes que la culture nous propose. Et nos créations d’esprit qui en découlent sont aussi limitées, du même coup…
J’ai donc bien conscience de la limite de nos choix mémétiques, mais je ne pense pas que nous soyons fatalement les esclaves aveugles de nos mèmes, d’autant plus si on en a conscience!
Le but de l'individu est la réalisation de tous ses besoins (dont la transmission de ses gènes et de ses mèmes) plus que l'accession à la vérité et les deux sont parfois difficilement conciliable. En tant que scientifique convaincu, comment vivre sans anxiété le fait que la vie après la mort ne soit possiblement qu’une chimère [4] ; comment nourrir notre « volonté de puissance » en sachant la place et le but qui sont les nôtres obligent à la modestie. Je pense donc que dans bien des cas, l’homme est l’artisan qui entretient des mèmes erronés (car convenant mieux à son équilibre et sa sérénité) que le simple porteur inconscient de ces derniers. Qui manipule qui?[5]
En quoi la conscience que nous sommes des « porteurs » de mèmes peut modifier notre conscience et notre approche des choses ? Cela a-t-il un sens de vouloir extraire les mèmes du chaos évolutionniste pour amener à une plus grande intelligence de nos cultures ?
En algorithmique génétique, les génomes numériques représentent des gênes, le but que l’on cherche à atteindre avec ces populations génétiques ne demande pas qu’il soit mathématisé donc conceptualisé. Par exemple, la solution d’une équation finit par être découverte sans compréhension du problème posé. Au même endroit, la conscience en permettra la conceptualisation mathématique. On aboutira alors à une compréhension du problème et à la création d’outils de résolution plus efficaces. Au final, on utilise les algorithmes génétiques principalement quand le problème n’est pas facilement cernable à nos intelligences et nécessite l’exploration des possibles.
Nous explorons encore l’univers des possibles culturels, mais y a- t-il vraiment des buts universels ? Je n’ai pas la prétention de définir quels seraient les buts de l’humanité, ce serait d’ailleurs une tyrannie que de s’y essayer.
[1] Intéressant (?!)
[2] Néologisme défini ainsi sur le site http://ovinisme.org/ :
- panurgisme :
conformisme involontaire, forme d'ovinisme vécu de façon inconsciente
Exemple : Mgr C. est catholique de naissance.
[3] Est-ce vraiment possible?
[4] J’ai proposé une explication rationnelle de la métempsycose dans mon texte « Quand on est mort, le temps passe vite ». À ce jour, personne ne m’a encore fait voir de lacune dans cette démonstration. Je m’en sers donc pour annuler cette anxiété.
[5] Belle question!