040912
de Charlotte Forget, élève de terminale
Cher monsieur Brooks,
Je suis une élève de terminale L,dans un lycée de la région parisienne. Je me suis trouvée dans votre site tout à fait par hasard, en cherchant des informations sur la notion de penser par soi-même de Socrate. Mais une question outre ce sujet m'interpelle : quelle est la différence fondamentale entre penser et avoir une opinion?
Je serais heureuse que vous puissiez m'apporter un élément de réponse qui m'éclaire.
En attendant de vos nouvelles.
Charlotte Forget
Élève de terminale
----------------------------------------------
040912
Bonjour Mme Charlotte Forget
Enchanté de faire votre connaissance.
« Quelle est la différence fondamentale entre penser et avoir une opinion? », me demandez-vous. Quelle belle question! Et si je réponds à votre question, est-ce une manifestation de ma pensée ou l'émission d'une simple opinion?
Permettez-moi, de vous poser une question qui me semble découler de la vôtre : Peut-on émettre une opinion sans qu'elle ne soit fondée sur la réflexion, acte de penser par soi-même? Bref, en quoi consiste l'acte de penser et en quoi se différencie-t-il de celui d'émettre une opinion? Si je peux émettre une opinion sans réfléchir, cette action se démarque donc de celle de penser. Si la publicité, par exemple, à force de martelage psychologique, arrive à créer chez moi une opinion qui influence mes actions, (style de vie, habitudes de consommation etc.) j'agis donc (je suis donc manipulé) sans que ma pensée, la réflexion dont je suis capable, ne soit sollicitée.
Bien sûr, je peux émettre une opinion après avoir longuement réfléchi. Or donc, la question qui surgit, c'est de savoir, quand j'émet une opinion, dans quelle mesure je participe personnellement à l'action qui en découle? La publicité nous fait poser des gestes qui nous procurent des gratifications personnelles. Ainsi, se lave-t-elle les mains du fait qu'elle nous manipule sans passer par notre action volontaire de penser. Elle s'approprie de choisir à notre place et nous garantit un bénéfice quelconque. Bref, elle nous demande de troquer notre liberté de penser contre du bonheur.
L'opinion est une prise de position qui engage des actions. Celle-ci est produite par l'acte de penser qui se situe quelque part sur un vecteur dont les extrêmes sont, d'une part, le simple consentement sans réfléchir et, à l'opposé, une réflexion tenant compte de l'expérience variée de toute une vie. Donc, à vous de décider avant d'agir de la valeur de vos opinions et de celle des autres.
Je suis curieux : Quel âge avez-vous?, C'est quoi le terminal « L »? Et pourquoi me posez-vous cette question?
Mes plus amicales salutations.
François Brooks
----------------------------------------------
040913
Alors, j'ai 17 ans et la lettre " L " est l'abréviation de " littéraire ", c'est-à-dire la section dans laquelle je me trouve pour ma dernière année de lycée.
Je me suis posée cette question parce que je débute l'étude de la philosophie cette année, ça reste donc une matière très abstraite pour moi. J'ai reçu un sujet qui m'a amené à me poser des questions à propos de la pensée. Le sujet que j'ai a traiter : Nos pensées nous appartiennent-elles?
Face à ce sujet, j'ai cherché les questions qui en découlaient, et de fil en aiguille, pour parvenir à le cerner complètement, je suis arrivée à la question que je vous ai posée précédemment. Par mes propres moyens j'ai répondu partiellement à ma question en assimilant le mot « opinion » à celui de « préjugé » ou bien « opinion préfabriquée » (par le fait qu'elle épargne toute activité intellectuelle), qui m'ont été inspiré par Descartes qui assimile la pensée à une démarche de recherche jamais totalement achevé (étant par cette définition en parfait opposition avec l'opinion.) Votre réponse me conforte donc dans ma propre opinion (!!!!) car il me semble qu'elle rejoint votre notion de manipulation ; mais elle ne résout que partiellement mon problème. Où se trouve donc la limite entre penser et avoir une opinion en éloignant ces deux notions de tout exemple précis?
Je ne peux pas répondre au sujet en faisant comme si celui-ci portait sur les opinions et non la pensée!!
Pensez vous que je puisse l'interpréter de la façon suivante : Est-on sûr de penser par soi-même? Qui suis-je si chaque élément de ma pensée y a été introduit par les autres? (vous devez être en train de vous demander où est ce que vous avez bien pu rencontrer cette phrase auparavant... dans votre site peut-être!!!)
Ou bien : Nos pensées sont-elles dictées par notre esprit (découlant donc d'un réel effort) ou bien sont elles la reproduction simple d'une pensée commune créé par notre être social?
Je me sens un peu dépassée par ce premier pas dans le monde de la philosophie! Peut être pourriez-vous m'aider?
Je suis aussi de nature curieuse (si ce n'est pas indiscret) : Que faites vous dans la vie pour avoir acquis les connaissances permettant de créer ce site? Je pensais que vous étiez professeur mais il me semble, après réflexion, que j'ai dû tirer des conclusions trop hâtives. Non?
En tout les cas je vous remercie de m'avoir répondu et espère que notre correspondance va se poursuivre.
Charlotte Forget
Élève de terminale
----------------------------------------------
040914
Chère Charlotte
Merci pour les précisions que vous m'apportez. Je suis maintenant bien situé par rapport à votre démarche. Je suis étonné de rencontrer en vous le désir de faire une telle mise au point. Votre attitude philosophique m'éblouit.
Pour répondre à votre question sur ma personne, vous trouverez quelques détails sur cette page de Philo5 : http://www.philo5.com/Francois%20Brooks.htm.
Je vous comprends très bien de penser que la philosophie est une matière abstraite. Je la voyais comme cela aussi auparavant et ça m'embêtait. J'avais l'impression de ne pas être assez intelligent pour comprendre. Avec le temps j'ai découvert que nombreux sont les philosophes et enseignants qui semblent vouloir tirer profit de leur savoir pour mystifier leur auditoire captif au lieu de se mettre à la portée des gens qui s'y intéressent. Pour dominer, il n'y a rien comme de mystifier avec un vocabulaire complexe. Les prêtres, anciennement, n'avaient pas leur pareil pour assujettir ainsi les masses. Il faut cependant savoir concéder un peu. Quel plaisir resterait-il aux enseignants qui doivent chaque année répéter encore et encore les mêmes cours s'ils n'avaient pas la joie de nous mystifier un peu.
Descartes pensait au contraire que tout esprit doté d'une intelligence moyenne peut comprendre tout ce qu'il y a à comprendre en philosophie. C'est un des premiers à écrire en « langue vulgaire » plutôt qu'en latin. Avec Descartes, s'annonçait enfin une ère où on commença à jeter des ponts entre ceux qui prétendent savoir et le peuple. Il disait que le bon sens est la chose la mieux partagée au monde. La plupart des grands philosophes, dont Descartes, avaient beaucoup de considération pour les travailleurs manuels et le petit peuple.
Votre m'expliquez comment vous êtes passée à réduire la notion d' « opinion » à celle de simple « préjugé ». Mais, comment qualifieriez-vous le jugement d'un vieillard expérimenté qui, après avoir longuement réfléchi avec toute sa sagesse sur un sujet donné, exprime son point de vue? Ce qu'il exprime n'est-il pas aussi une opinion?
L'activité de « penser » est un peu comme la respiration. Vous respirez sans vous en rendre compte. Cette fonction naturelle est si essentielle que vous cesseriez de vivre après seulement quelques minutes si elle s'arrêtait. Pourtant, vous pouvez passer des semaines, des mois, sans la contrôler volontairement. La pensée, de façon analogue, s'anime toute seule au fil des stimuli qui se présentent à notre esprit par les sens et les souvenirs. L'action de penser consiste à diriger volontairement nos réflexions tout comme la sanyasin contrôle volontairement sa respiration pendant la méditation. Le bénéfice de cette activité est la liberté.
On considère libre celui qui décide volontairement de ses actions par opposition à celui qui se laisse aller à vivre selon ses pulsions. La liberté n'est jamais donnée. Elle est sans cesse à conquérir par l'action volontaire d'agir selon le meilleur de notre connaissance. Mais la liberté est-elle toujours souhaitable? Est-il préférable de penser par soi-même ou, dans certains cas, serait il préférable de s'en remettre au jugement des autres? Ces questions vous dirigent tout droit vers un fabuleux voyage. Chaque philosophe est un passeur qui nous aide à traverser le fleuve de son concept fantastique. Ils sont des repères extraordinaires pour nous guider sur la cartographie de la pensée humaine. Bon voyage.
Vous pouvez m'écrire quand vous voulez. C'est un plaisir pour moi de converser avec vous.
J'ai quelques amis en région parisienne. Quelle ville habitez-vous?
Amicales salutations.
François Brooks
----------------------------------------------
040914
Cher monsieur Brooks
Ce que vous m'écrivez me fait rire, ma prof de philo n'est pas de ces prêtres, se posant comme " directeur de conscience " (comme dirait Kant) entourant de mystères leur propos. Il me semble pourtant que ces propos sont bien souvent un petit peu trop mystifiés! Ce que je lui concéderais volontiers s'ils ne me mettaient pas dans l'embarras pour mes premier pas en philosophie .C'est pourquoi j'ai réalisé cette démarche auprès de vous.
A propos de mon problème d' « opinions », je pense, après avoir pris connaissance de vos remarques, que c'est un simple blocage au niveau du langage. En écrivant je m'aperçois souvent que les mots que j'emploie ne sont pas le reflet parfait de ma pensée. À l'oral, ça ne me dérange pas trop, mais à l'écrit... ça devient un sérieux obstacle à la transmission de mes opinions (je ne peux pas l'éviter celui-là!!).
Les questions que vous posez à la fin de votre mail sont en effet plutôt subtiles et venant d'en prendre connaissance, je me trouve dans l'impossibilité d'y répondre immédiatement, donc... à réfléchir! Mais elles m'ont déjà permis de faire un lien avec une autre question déjà rencontrée qui se formule approximativement de la façon suivante : est-il nécessaire d'apprendre à penser?
Je me demandais, par rapport à mon premier sujet, qu'entendait-on par la notion d'appartenance? N'ayant rien trouvé à ce sujet, je suppose qu'elle n'a pas de signification purement philosophique, je me permets pourtant de vous en toucher mot. Dois-je l'envisager en la rapprochant d'une certaine forme de conscience humaine (c'est à dire, l'envisager comme ma propre manière d'appréhender le monde, tout en sachant que je ne suis qu'un spécimen, qu'un être, sûrement déjà rencontré au cours de l'humanité, unique bien sûr, mais dont la pensée ne doit pas représenter une réelle forme d'originalité)? ou bien l'envisager comme une forme de... propriété privée?
J'ai été surprise de vous savoir habitant d'un autre continent, je n'avais pas vraiment pris conscience des kilomètres que pouvaient parcourir mes mots pour vous parvenir!
Je me trouve dans le département de l'Essonne, au nord de Paris dans un petit village dont le nom, je pense, ne vous dira rien. Avez-vous déjà habité Paris, pour avoir des connaissances dans cette ville?
Une autre question : quelle est cette formation académique dont vous parlez dans votre « qui suis-je »?
Comme vous voyez, je n'ai pas attendu longtemps pour, encore une fois, vous solliciter, je vous remercie de prendre de votre temps pour me répondre.
Charlotte Forget
Élève de terminale